Introduction :
Dans le conte de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, « La demeure d’Asterion », le Minotaure déclare que « l’art d’écrire ne peut rien transmettre 1 ». Il lui arrive de s’aventurer hors des murs de son labyrinthe et, après avoir vu les visages « sans relief ni couleur » des gens de la foule, il retourne dans sa demeure avec ce constat que les mots ne peuvent rien dire de sa singularité : « Je suis unique ; c’est un fait. » L’inadéquation du langage au réel traverse l’écriture de Borges. Le désespoir de l’écrivain est de ne pouvoir dire le réel et de devoir se contenter des pauvres mots des hommes. Mais plutôt que de renoncer, il s’en saisit comme d’une invitation à continuer d’écrire ce qui ne peut se dire. Là commence le labyrinthe.
Entrer dans l’œuvre de Borges, c’est faire l’expérience d’un voyage infini dans un labyrinthe, d’une part parce que l’écrivain ne cesse, de fiction en fiction, d’en convoquer le motif et d’y égarer ses personnages et que, d’autre part, voulant réunir l’univers des connaissances, des auteurs et des références, il crée un labyrinthe des savoirs. Telle est sa visée secrète : restituer l’univers du discours dans des textes les plus courts possible. Il ressuscite ainsi les débats antiques sur l’infini, l’Un et l’Idée platonicienne, ou le temps cyclique. Il fait surgir l’Orient éternel des Mille et Une nuits, l’Espagne médiévale d’Averroès, l’Enfer de Dante, les labyrinthes de Kafka, les bas-fonds de New-York ou le labyrinthe d’un Londres qui n’est plus. Il nous convie en des terres incertaines, aux limites du connu : les faubourgs de Buenos Aires, les rives du Maldonado, l’infini horizontal de la pampa, les confins d’un Sud rêvé et mystérieux, les cités mythiques, Babylone et sa Babel. Il nous emmène dans un périple à travers la logique, avec le paradoxe d’Achille et la tortue, les paradoxes des ensembles et les nombres transfinis. Zénon, Pythagore, Leibniz, Russell et Cantor sont autant de noms qui émaillent ses textes.
Comment s’orienter dans cet infini labyrinthe aux contours et au centre insaisissables ? Borges rend sensible que l’univers est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Ayant l’infini pour passion, il cite souvent cette formule qu’au xive siècle Nicolas de Cues évoquait dans La Docte Ignorance. Appliquée à Dieu et à l’univers, elle dit l’incommensurable. Pascal ne pouvait pas ne pas s’y référer, lui que le silence des espaces infinis saisissait d’effroi. La formule revient de texte en texte, et Borges va jusqu’à lui consacrer un essai, « La sphère de Pascal 2 ». Pourquoi revient-il ainsi à cet axiome qui s’avère organiser l’œuvre ? L’infini est un impensable que Borges essaie de circonscrire en en appelant aux nombreuses références philosophiques et mathématiques, à commencer par les catégories de l’infini potentiel et de l’infini actuel. Est infini ce qui itère comme dans la suite des nombres où une unité se répète. Une série sans fin en émerge alors, dont l’impossible clôture hante l’auteur. L’infini est également autoréférent, produit par l’enchâssement du même dans le même. Cette logique érigée en principe formel de nombreux textes ne manque pas de produire un effet de vertige, chez le lecteur. Pour Borges, l’infini est partout : dans les images qui se répètent les unes dans les autres ; dans les livres qui contiendraient un savoir si vaste qu’il serait impossible à maîtriser ; dans le temps éternel et cyclique qui ne cesse de se répéter et de ne pas passer.
L’infini, substance et cause de l’écriture, s’avère le nom d’un réel que l’écrivain tente de saisir par un topos littéraire : le labyrinthe. Comment représenter l’irreprésentable ? Le mot infini apparaît sous la plume de Borges dès 1925 : « J’ai vu d’infinies banlieues où s’accomplit sans s’assouvir une immortalité de couchants 3. » À l’autre bout de l’œuvre, en 1981, l’auteur fait un constat d’échec :
J’ai aperçu, à travers les définitions, axiomes, propositions et corollaires, la substance infinie de Spinoza, qui possède des attributs infinis, parmi lesquels se trouvent l’espace et le temps, de telle sorte que si nous prononçons ou pensons un mot, se produisent parallèlement des faits infinis en des mondes infinis et inconcevables. Ce labyrinthe subtil, le sort n’a pas voulu que j’y pénètre 4.
Avant d’être un concept, l’infini est d’abord une expérience subjective indexée à un réel. Mais de quel réel s’agit-il ici ? Le psychanalyste Jacques Lacan n’a eu de cesse de cerner le « réel » pour en faire une catégorie qui ne relève ni de la réalité perceptible ni du réel de la science. Dès 1953, dans sa conférence « Le symbolique, l’imaginaire et le réel 5 », il l’isole comme l’une des trois dimensions de la vie humaine : « À l’imaginaire et au symbolique, c’est-à-dire à des choses qui lui sont étrangères l’une à l’autre, le réel apporte l’élément qui peut les faire tenir ensemble 6. » Le symbolique est de l’ordre du langage, de ce qui préexiste au sujet et ordonne l’expérience selon la loi du signifiant. L’imaginaire relève de l’image du moi et du corps propre dans le miroir. Le symbolique, constitué d’unités discrètes, les phonèmes et les signifiants, se caractérise par la discontinuité, tandis que l’imaginaire relève du continuum et de la variation. Le réel, hétérogène à ces deux dimensions, ne se laisse saisir ni par l’image, ni par le signifiant et n’offre donc aucune prise. Il est ce contre quoi le sujet, irrémédiablement, se cogne : « Le réel, c’est le heurt, le fait que ça ne s’arrange pas tout de suite, comme le veut la main qui se tend vers les objets extérieurs 7. » Il est hors sens : « Le réel n’a d’ex-sistence que de rencontrer, du symbolique et de l’imaginaire, l’arrêt. […] Le réel se fonde pour autant qu’il n’a pas de sens, qu’il exclut le sens, ou, plus exactement, qu’il se dépose d’en être exclu 8. »
Pas plus que l’on ne viendrait à bout du réel, Borges ne vient à bout de l’infini. L’axiome selon lequel l’univers est une sphère infinie au centre partout et à la circonférence nulle part, en dit tout l’insaisissable. Pourtant, jamais l’écrivain ne renonce à en dire quelque chose, et le labyrinthe en est une tentative de représentation. Devant le réel, l’œuvre devient à son tour un labyrinthe infini. Est-il d’ailleurs possible de traiter l’infini sans y tomber à son tour ? Borges, attiré par la régression ad inifinitum, en reconnait le caractère monstrueux pour la pensée. Dans « Avatars de la tortue », il décrit l’infini comme un concept qui corrompt et dérègle tous les autres, comme une hydre multiple et informe. Il voudrait bien en proposer une étude : « Cinq ou sept années d’apprentissage métaphysique, théologique, mathématique me permettraient peut-être d’établir décemment le plan d’un tel livre 9. » Mais un tel livre existe-t-il ? Peut-on écrire sur l’infini ? Peut-on en venir à bout par les mots ? Plus qu’écrire sur l’infini, Borges écrit l’infini – et à l’occasion, à l’infini. Dans un récit de 1975, « Utopie d’un homme qui est fatigué », un homme montre au narrateur son œuvre composée de petites toiles rectangulaires accrochées au mur : « C’est mon œuvre, déclara-t-il. » Le narrateur commente : « J’examinai les toiles et je m’arrêtai devant la plus petite, qui représentait ou suggérait un coucher de soleil et qui avait en elle quelque chose d’infini 10. » Comment domestiquer l’infini dans une œuvre qui ne soit pas elle-même infinie, mais au contraire la plus réduite possible ? Borges veut faire de l’infini une entité préhensible. Mais il a bien saisi qu’il s’agit là d’un impossible. Alors, écrire l’infini reviendrait plutôt à écrire contre l’infini, tout contre lui, comme pour y trouver un appui à l’écriture. Lacan parle de « rapport de frontière 11 » entre réel et symbolique. Chez Borges, quel rapport de frontière y a-t-il entre l’infini et l’écriture ? Nous allons voir que pour border l’infini, l’écrivain convoque la logique et la lettre. Lacan forge le concept de lettre dès 1956. Le mot désigne alors la matérialité du signifiant. Plus tard, Lacan reconnaîtra à la lettre une fonction de littoral et de bord au réel. Borges recourt à la logique et à la lettre afin de tracer un bord à l’infini. Si la logique relève de l’articulation symbolique, avec des petites lettres qui s’assemblent dans une formule, la lettre relève de la jouissance et du vivant du corps, ce en quoi pourrait s’éclairer, avec l’écrivain, cet énoncé de Lacan : « C’est […] à partir du moment où l’on saisit ce qu’il y a […] de plus vivant ou de plus mort dans le langage, à savoir la lettre, c’est uniquement à partir de là que nous avons accès au réel 12. »
L’invitation faite ici d’une lecture à la croisée de la littérature et de la psychanalyse a trouvé son élan premier dans une rencontre avec les textes de l’écrivain, « La Bibliothèque de Babel », « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », « L’Aleph » ou « Le Livre de sable », entre autres. Les nombreuses références de Jacques-Alain Miller à Borges, ainsi que la courte note de bas de page du séminaire sur « La lettre volée », où Lacan mentionne l’écrivain et « son œuvre si harmonique au phylum de notre propos 13 », ont précipité le désir de lire Borges avec Lacan, avec l’idée que le texte littéraire peut enseigner la psychanalyse. Ainsi, il s’agit aussi de lire Lacan avec Borges, car l’œuvre de ce dernier est affine au phylum du propos analytique. Elle est traversée par une quête qui est de traiter d’un réel, de réduire l’infini en lui donnant forme d’écriture, de dire la chose ou d’en articuler la formule. Borges serait-il, au terme de l’œuvre, parvenu à tracer le plan de l’infini ?
- 1. Jorge Luis Borges, Œuvres complètes, t. 2, Paris, Gallimard, 1999, 2010, p. 602.
- 2. Ibid., p. 676-679.
- 3. Ibid., p. 64.
- 4. Ibid., p. 819.
- 5. Jacques Lacan, Des Noms-du-père, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 9-63.
- 6. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 132.
- 7. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 152.
- 8. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 65.
- 9. Jorge Luis Borges, Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, 1999, 2010, p. 254.
- 10. Jorge Luis Borges, Œuvres complètes, t. 2, op. cit., p. 536.
- 11. Jacques Lacan, Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 65.
- 12. Jacques Lacan, La Troisième, Paris, Navarin, 2021, p. 45.
- 13. Jacques Lacan, « Le séminaire sur “la Lettre volée” », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 23.