Éditorial
Dans un célèbre essai paru en 1971 dans la revue ARTnews, l’historienne de l’art Linda Nochlin posait la question de manière un peu provocatrice : Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? Pour elle, il ne s’agissait pas simplement de réhabiliter telle ou telle figure ignorée ou oubliée, mais bien de comprendre en quoi, la création artistique avait été aussi peu ouverte aux femmes. L’ensemble du texte visait ainsi à mettre en avant la dimension structurelle du problème et sa traduction au sein des institutions de l’art. Ses travaux fondamentaux sont suivis dix ans plus tard par ceux de Rozsika Parker et Griselda Pollock qui dans leur livre Maîtresses d’autrefois. Femmes, art et idéologie (Pandora Press, 1981), s’attachaient à démontrer que l’écriture de l’histoire de l’art moderne avait ignoré l’existence des femmes artistes pourtant toujours présentes et actives.
Malgré les enjeux contemporains liés au statut de la femme dans la société, les choses ont néanmoins un peu évolué depuis la montée des mouvements féministes des années 1970 ; notamment grâce aux recherches, aux engagements militants et aux artistes elles-mêmes, qui ont revendiqué une plus grande place dans les espaces de représentation et de production des savoirs. En effet, la création des femmes artistes est depuis plusieurs décennies un objet de recherche au cœur des réflexions sur l’art actuel ou passé dans le milieu de l’art et des universités. Pour ne citer que quelques exemples, en 1987, s’ouvre le National Museum of Women in the Arts (Washington), l’un des premiers musées de ce type. Entre 2009 et 2011, le Centre Pompidou (Paris), sur une idée de la conservatrice Camille Morineau, présente l’exposition « elles@centrepompidou », un accrochage entièrement dédié aux femmes artistes de la collection du Musée national d’art moderne. Plus récemment, en 2022, Cecilia Alemani, commissaire générale de la 59e Biennale d’art de Venise, conçoit « The Milk of Dreams ». Cette exposition quasi-exclusivement consacrée aux femmes artistes accorde, d’une part, une place significative à des figures historiques et contemporaines et, d’autre part, provoque une réévaluation des formes de création autrefois marginalisées et associées aux femmes (poterie, tissage, pratiques corporelles…).
Ces événements trouvent un écho dans la sphère universitaire : longtemps invisibilisées, très souvent marginalisées, les femmes artistes font de plus en plus l’objet de travaux de chercheuses et de chercheurs dans de nombreux domaines comme l’histoire de l’art, la muséologie, l’histoire, la sociologie, l’architecture, le cinéma ; une réflexion élargie permettant notamment de faire découvrir ou redécouvrir des artistes et créatrices ignorées.
Après une introduction de Valérie Da Costa, coordinatrice du numéro, le dossier thématique s’ouvre sur l’étude d’un exemple emblématique du mouvement de redécouverte des femmes artistes : l’exposition « La femme peintre et sculpteur du XVIIe siècle au XXe siècle » (Grand Palais, 1975). Nombre d’artistes qui y étaient présentées avaient été oubliées depuis longtemps et cet oubli est aujourd’hui redoublé par l’oubli dont cette exposition a été l’objet. Si elle n’était sans doute pas la plus mémorable des expositions consacrées à cette thématique, elle témoignait pourtant, comme le remarque Manon Lebreton, d’un changement important dans la manière de considérer l’histoire de l’art, fournissant l’une des premières occasions de révision du canon historique.
Les deux articles qui suivent concernent une période plus récente : les années 1960-70 en Italie. Celui de Caterina Schiera revient sur les expositions de poésie visuelle féminine organisées par Mirella Bentivoglio entre 1972 et 1978. L’époque est différente et la question se pose alors de l’affirmation du rôle des femmes dans la création contemporaine ; ici, entre arts plastiques et littérature et au cours de rendez-vous annuels les difficultés rencontrées par Mirella Bentivoglio ne sont pas du même ordre que celles de Marta Erps-Breuer, mais il n’en demeure pas moins qu’un tel parcours est loin d’être un long fleuve tranquille.
La question de l’invisibilisation se pose à nouveau à propos de Titina Maselli, laquelle fait l’objet d’une analyse de Carolina Sprovieri, à partir de l’échec de sa rétrospective à la Galleria d’arte moderno de Rome. Le cas de Maselli permet d’envisager ce que peut être la carrière d’une artiste à succès et peut-être aussi les limites imposées à une telle carrière par un système encore largement patriarcal.
Le texte suivant, dû à Ana Julia Melo Almeida, s’interroge quant à lui sur la manière concrète dont les femmes artistes ont été invisibilisées. Le cas de Marta Erps-Breuer est à cet égard tout à fait révélateur. Cette artiste avait étudié au Bauhaus, dans la section textile, avant de partir au Brésil où elle avait travaillé au sein des sections scientifiques de l’Université de São Paulo. Au moment de l’exposition des 50 ans de l’École elle envoie des œuvres réalisées au Brésil mais celles-ci sont refusées. Loin d’y voir une simple anecdote, cet article permet de voir en filigrane quelle a été la place assignée aux femmes au sein du Bauhaus, ce qui explique peut-être leur effacement progressif dans l’historiographie spécialisée.
Enfin, la dernière contribution de la thématique, due à Sophia Sablé, est l’occasion de s’interroger sur d’autres types de pratique, plus éloignées du monde de l’art, au sens institutionnel du terme, puisqu’il s’agit d’observer les activités de plusieurs groupes de brodeuses argentines, dans le contexte de la dictature et de la période immédiatement contemporaine. La question touche davantage à la réappropriation d’une parole dans l’espace public qu’à la reconnaissance artistique, mais des questions se posent qui font écho aux autres textes et en première lieu : comment de telles actions apparaissent-elles et quelle peut être leur légitimité ?
Un varia fait écho à la thématique du numéro, sur le terrain de la danse. Il s’agit pour Pauline Boivineau de revenir sur Twama Paradise, une collaboration, par-delà la Méditerranée entre deux artistes d’origine tunisienne : Héla Fattoumi et Sondos Belhassen. Ces artistes sont proches, elles poursuivent des carrières comparables et au même moment leurs conditions de travail sont assez différentes, ce qui permet en creux de penser la différence culturelle au-delà de la question du genre.
Le numéro est complété par un entretien entre Valérie Da Costa et Camille Morineau, ancienne conservatrice au MNAM et fondatrice d’AWARE, une archive des femmes artistes qui fait désormais référence en France et à l’étranger.
Nous publions également le portfolio d’une jeune artiste, Mayssa Abdelaziz, et quelques comptes rendus.
Jérôme Glicenstein
Octobre 2026