Paris 8, Université des Créations

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Collection Hors collection
Nombre de pages : 348
Langue : français
Paru le : 12/03/2026
EAN : 9782379246012
Première édition
CLIL : 3386 et 3915 Moyen Age et Plans de ville
Illustration(s) : Oui
Dimensions (Lxl) : 220×160 mm
Version papier
EAN : 9782379246012

Parcelles d’histoire. Paris au Moyen Âge

Comment le Moyen Âge a dessiné la forme de la ville de Paris ? Les églises, la trame des rues, les lotissements, la poésie urbaine montrent comment les pratiques des habitants médiévaux ont durablement structuré l’espace urbain parisien.

Que reste-t-il du Moyen Âge dans la forme de la ville de Paris ? Malgré les apparences, presque tout : car les immeubles haussmanniens et les toits en zinc ne sont que la surcouche récente d’un espace urbain profondément structuré à l’époque médiévale. En croisant les plans, les textes et les vestiges archéologiques du 9e s. au 14e s., cette étude met en valeur les éléments moteurs de la fabrique urbaine, tels que les polarités ecclésiastiques, l’armature viaire, les lotissements, ce dont témoigne la déambulation du poète Guillot de Paris vers 1300.

Ouvrage publié avec le soutien du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (LaMOP, UMR 8589), Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne).

Auteur·ices : Noizet Hélène
Préfacier·ères : Morsel Joseph

Avant-propos
Préface
Introduction

Polarités ecclésiastiques

1.  Le modèle de départ

La fabrique urbaine
Clercs séculiers et réguliers produisent des espaces urbains différents Méthodologie géomatique et corpus parisien

2.  Expérimentation générale du modèle sur le terrain parisien

La variable régulier/séculier corrélée au parcellaire Des variables temporelles très corrélées au modèle
Effets de localisations préférentielles des variables statutaires

3.  L’expérimentation du modèle à l’échelle de quatre quartiers

Histoire institutionnelle et spatiale Déploiement des indicateurs de densité
Un processus différencié de fabrique urbaine

Conclusion

Une armature viaire médiévale

1.  Le rejeu d’une orientation antique dans le réseau viaire

Durabilité du réseau viaire médiéval
Les transformations médiévales du réseau viaire antique
Prégnance de l’orientation antique du dispositif de traversée de la Seine dans le réseau viaire médiéval et contemporain

2.  Mise en place et transformations de l’axe de circulation est-ouest en rive droite au cours du haut Moyen Âge

Un axe de circulation est-ouest structurant la rive droite depuis le haut Moyen Âge Datation de l’enceinte carolingienne de la rive droite.
Des enceintes de bourgs ecclésiastiques antérieures à l’enceinte du 10e siècle ?

3.  Constitution progressive de l’axe de la rue Saint-Denis durant le Moyen Âge

Morphologie et archéologie de l’axe de Saint-Denis
Chronologie de la constitution progressive de l’axe de Saint-Denis sur les deux rives : les étapes successives de la matérialisation du tracé
Captation des flux en rive droite par la rue Saint-Denis du 9e au 14e siècle Conclusion

4.  Imbrication médiévale du réseau viaire et du réseau fluvial

Enjeu, méthode et données
Une bonne adéquation du réseau viaire médiéval et du réseau hydrographique préindustriel
Une hydromorphologie médiévale et non pas antique

Conclusion

 

Lotissements et parcellisations médiévales

1.  Les clos de la rive gauche : lotissement ou parcellisation ?

  1. Les lotissements du premier quart du 13e siècle en rive droite Lotissements du bourg neuf de l’évêque autour des Halles Lotissement viaire de la rue des Rosiers par les Templiers
  2. Les lotissements des années 1230-1270 en rive droite et rive gauche Lotissement de la censive de Saint-Martin-des-Champs à partir des années 1230 Lotissement de la Villeneuve du Temple à partir des années 1270

Lotissement de la vallée de Sainte-Geneviève en rive gauche

4.  Héritages de la parcellisation médiévale : densités fiscale et parcellaire en 1300 et 1810

Conclusion

 

Une géographie subjective de l’espace urbain :

la déambulation poétique de Guillot de Paris en 1300

  1. Un réseau viaire très bien restitué par Guillot Une œuvre parisienne du début du 14e siècle Une liste assez exhaustive des rues parisienne

2.  Cartographie de la déambulation poétique

Méthodologie de reconstitution des parcours et des quartiers du poème Les pleins et les vides
Longueurs poétiques et topographiques

3.  Convergences des morphologies urbaines et scripturaire

Les axes remarquables
Les carrefours remarquables Degré de connexion spatiale Les lotissements
Variété et changements de rythme

4.  Pratiques urbaines : de la marginalité à la diversité

Le monde familier de Guillot : actions, personnes, objets, édifices récurrents du poème
Une variété urbaine kaléidoscopique

Conclusion

 

Ouverture

Annexe 1 – Tableau des églises chrétiennes de la rive droite de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge

Annexe 2 – Établissements de soin et d’assistance parisiens du 12e siècle au 15e siècle

Liste des cartes Liste des tableaux Liste des graphiques Bibliographie

 

Que reste-t-il du Moyen Âge dans la forme actuelle de la ville de Paris ? Malgré les apparences, presque tout : car les immeubles haussmanniens et les toits en zinc ne sont que la surface récente d’un espace urbain profondément structuré à l’époque médiévale.

Cet ouvrage renouvelle en profondeur l’approche de la morphologie urbaine parisienne. En croisant les plans, les textes et les vestiges archéologiques du 9e s. au 14e s., il permet de comprendre comment une modeste ville située sur la rive gauche devient la plus grande cité de l’Occident latin. Avec les apports de la géomatique et de la cartographie systématique, ce livre met en valeur les éléments moteurs de la fabrique urbaine, tels que l’influence sur le tissu urbain des types d’églises, l’armature viaire ou les lotissements et parcellisations médiévales. De ces transformations témoigne la déambulation, ici cartographiée, du poète Guillot vers 1300.

Les formes urbaines ne persistent pas par simple inertie : elles sont constamment réactualisées, réappropriées, transformées par les sociétés qui les habitent. Ces dynamiques collectives font le plan de la ville, construction de longue durée où se cristallisent pratiques et structures sociales.

Un voyage dans le Paris médiéval pour comprendre comment la ville se façonne et nous façonne.

 

Professeure d’histoire médiévale à l’université de Paris 8, Hélène Noizet étudie la construction de l’espace urbain dans la longue durée, notamment pour la ville de Paris. Elle met en relation les documents textuels, archéologiques et planimétriques par leur spatialisation dans un référentiel géohistorique. Elle est l’autrice de Faire ville avec Anne-Sophie Clemençon (PUV, 2021).

 

Introduction

Hélène Noizet



Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane, idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ses circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier. Tout un complexe central de rues et de places s’y trouve pris dans un réseau d’allées et venues aux mailles serrées ; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. Il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens.


Julien Gracq, La Forme d’une ville1




Julien Gracq imaginait-il à quel point son livre servirait de réservoir d’épigraphes ?

Quand on travaille sur la ville, il est en effet très classique d’en citer un extrait. Peu importe que je manque d’originalité tant son propos est en adéquation avec le mien. Il décrit, dans un style littéraire ineffable, l’amour d’un homme pour une ville qui l’a en partie construit : « […] ce n’était pas là seulement une ville où j’avais grandi, c’était une ville où, contre elle, selon elle, mais toujours avec elle, je m’étais formé2 ». Forme de la ville, formation de l’individu : ces deux réalités n’entretiennent pas une relation homologique de type organiciste, mais se co-construisent en permanence.


De quoi est faite une ville ? Comment se fabrique dans la longue durée ce qu’on appelle communément « la ville » ? Comment articuler, dans le temps long, différents ordres de faits, in fine toujours ramenés à deux : des faits classés comme sociaux et d’autres comme spatiaux ? Chaque discipline qui s’intéresse à l’urbain (qu’il s’agisse de l’histoire, l’archéologie, l’architecture, la géographie, la sociologie…) tire un peu plus vers l’une ou l’autre catégorie, tout en affirmant la nécessité de combiner les deux. Celle-ci est trop rarement assumée, et c’est l’ambition de ce travail. Comment écrire une histoire urbaine où l’espace ne soit ni simple scène de théâtre sur laquelle s’agitent des acteurs affranchis de toute contrainte, ni déterminisme géophysique réduisant à néant la capacité d’agir de ses acteurs ? Comment articuler formes urbaines et pratiques sociales dans un récit historique pluriséculaire ? C’est le questionnement qui sous-tend cette étude, et le parti est pris de tenir les deux bouts de la corde. Comme l’y invitait Bernard Lepetit, je m’efforcerai de « penser de manière non mécanique un tel processus, sans me laisser prendre aux risques symétriques de la tyrannie des héritages et de la liberté des usages3 ».


On pourrait aussi résumer plus simplement ce travail : que doit la ville actuelle au Moyen Âge ? Cette question recouvre deux volets : dans quelle mesure l’espace urbain actuel est-il structuré par des héritages du Moyen Âge ? Et de quelles manières les pratiques sociales propres à l’époque médiévale ont produit des formes urbaines, notamment viaires et parcellaires, encore perceptibles dans les documentations des 19e-20e siècles ?


Ce faisant, je reste dans la même problématique que celle abordée depuis le début de mes recherches, il y a maintenant ٢٥ ans, à Tours, et sur Tours. Depuis, le terrain a changé et ce travail portera exclusivement sur ce qui est devenu mon objet d’étude principal depuis lors : Paris. Comme pour Tours, il s’agit donc d’une monographie qui ambitionne d’aborder la règle plus que l’exception, qui privilégie la généralité à l’idiosyncrasie. Cette monographie ne prétend pas avoir une valeur démonstrative plus importante que Tours, de par son statut de capitale. Mais les objets y étant bien plus nombreux, il est possible d’aborder beaucoup de cas différents et d’asseoir les conclusions sur des bases empiriques larges. Par exemple, raisonner sur un corpus de ١٦١ églises médiévales est nécessairement plus riche que sur une dizaine ou au mieux une vingtaine, lot habituel des villes médiévales.


D’autant qu’à un moment la quantité se transmue en qualité et fait de la ville un milieu sous tension, notamment caractérisé par « la concentration de l’habitat, l’état de friction latente et continuelle qui électrise les rapports, la multiplicité des possibles ouverts à l’existence individuelle4 » :

[D]ans l’idée que je m’en faisais, la vraie ville, la fourmillante cité, cité pleine de rêves, n’atteignait à la dignité du plein exercice (le couperet avait la brutalité d’un résultat d’examen) que si elle dépassait le vrai seuil de l’Être, seuil où la quantité se transmuait brusquement en qualité, et qui s’était fixé dans mon esprit une fois pour toutes à un nombre de six chiffres : cent mille habitants5


Cette fascination du chiffre symbolique, fixateur de puissance, n’est pas qu’une fiction littéraire : on la retrouve dans les fameux débats historiens sur la démographie médiévale parisienne, dont le seuil de 200 000 habitants a longtemps été décrété impossible par simple peur de l’excès, alors même que la documentation fiscale incite à aller au-delà, plus près des 250 000 habitants6. Dans tous les cas, la mutation alchimique qui transforme la quantité en qualité rend le terrain parisien enthousiasmant.


Le choix de Paris est d’autant plus justifié qu’il a été fondateur de la rénovation de l’histoire urbaine à partir de la fin des années 1970. Avec d’autres, l’étude sur le quartier des Halles7 a permis de poser des interrogations majeures, dans lesquelles on s’inscrira et que B. Lepetit8 a bien résumées :

[Q]uels rapports s’établissent entre les représentations mentales, les plans d’aménagement et les opérations réalisées ? Quelles sont les contraintes formelles héritées du passé qui pèsent sur l’aménagement urbain ? Comment une société investit-elle le bâti pour lui donner un sens nouveau ? L’attention au répétitif plus qu’à l’exceptionnel, à l’habité plus qu’au monumental, à la diversité du vécu derrière les règles urbanistiques, à la dialectique passé-présent (un présent constamment soumis aux pesanteurs du passé, mais le réinvestissant en permanence de valeurs nouvelles) constituent autant de titres d’intérêts pour la corporation historienne au sein de laquelle se développent des interrogations semblables.


Pour être déjà anciennes, ces lignes n’ont pas pris une ride.


Le choix monographique se justifie aussi par le fait qu’une ville ne se limite jamais à elle-même. Comme l’écrivait H. Galinié9, parler d’une ville, c’est un peu parler de toutes. Julien Gracq ne parle pas que de Nantes et il est d’ailleurs beaucoup question de Paris dans son récit. Ainsi en est-il de sa description du quartier nantais du lycée Clémenceau :

Quartier de peu de bruit et de peu de mouvement, quartier poreux où la vie semble s’enfouir, pour resurgir ou sourdre vers la périphérie, et où s’assoupit un moment, au pied de l’unique effigie qui soit en France du roi serrurier, le courant de vie qui vient de la rue du Maréchal Joffre, et s’engouffre plus loin dans la rue de Verdun. Il est singulier que, passant du lycée Clémenceau au lycée Henri IV, puis à l’École normale, j’ai retrouvé autour du Panthéon, presque trait pour trait, le silence à demi clérical, les allées et venues parcimonieuses respirant l’horaire, le rituel et la règle, la manière discrète de se mouvoir à toute heure ainsi que dans les villes d’Espagne aux heures de la sieste, le sentiment aussi, auquel le Nantes qui cernait notre casernement scolaire m’avait éveillé si fort, d’une voirie conçue sur un mode trop spacieux, et qu’un filet de vie appauvrie n’arrive pas à animer tout à fait10.


On a tous vécu ce sentiment de familiarité qui surgit soudain au détour d’une rue qui en rappelle une autre, ailleurs, si proche parce que si loin. Cet écho d’une ville à l’autre justifie donc de se consacrer pleinement à une seule d’entre elles.


Que recouvre l’expression « forme d’une ville » ? On considérera ici, sui-vant une conception largement partagée en géographie et en urbanisme, que la morphologie urbaine est constituée de trois composantes, viaire, parcellaire et bâti. Faute de disposer d’une documentation suffisamment conséquente pour être mise en série, comme c’est le cas du réseau viaire et de la trame parcellaire, on n’abordera pas ici la troisième dimension du bâti. C’est regrettable évidemment. Mais en matière d’archéologie du bâti, force est de constater que Paris, sans être dépourvu de travaux, n’est pas en pointe dans la collecte systématique du matériel architectural, comparé au travail mené par exemple à Orléans11. On se consolera de cette absence en se disant que de futures collaborations permettront sans doute de développer ce volet. On se consolera aussi en relisant, une fois de plus, Julien Gracq :

Comme pour le vieux Paris – qui n’a conservé du temps des barricades que l’étroitesse, la sinuosité de ses rues, la consistance de gâteau compact de ses bâtisses soudées – c’est le plan de la ville plutôt que l’aspect des maisons qui nous ramène ici au souvenir des siècles lointains12.


Le plan de la ville est effectivement un objet passionnant et extrêmement riche dès lors qu’on l’étudie comme une construction de longue durée qui cristallise des formes et pratiques sociales anciennes. Cette cristallisation procède par réactualisation, et non pas simple inertie des formes : c’est parce que les formes héritées des occupations précédentes sont parfois reprises, réappropriées, resémantisées, bref transformées, qu’elles sont transmises et perceptibles dans les premiers plans parcellaires dont on dispose à partir des 18e-19e siècles. C’est dire qu’on se situera ici dans le paradigme de la transformission proposé par Gérard Chouquer13, et non pas dans celui de la loi de persistance du plan autrefois formulé par Pierre Lavedan14, et encore trop repris tel quel sans regard critique : les choses anciennes ne durent pas parce qu’elles existent depuis longtemps, mais parce qu’elles sont en permanence réutilisées par les sociétés ultérieures, avec parfois des temps de latence étonnants entre la production d’une forme et sa reprise. Mais sinon les formes disparaissent, et c’est tant mieux. Les formes urbaines ne sont donc pas des vieilles dames vénérables que le respect de l’âge imposerait de conserver telles quelles, ce qu’induit parfois le discours à la fois nostalgique et organiciste d’un Julien Gracq ou d’un Marcel Poëte15. Mais, une fois le tri effectué, certaines formes peuvent constituer des héritages qui, lorsqu’ils sont transformés et assumés, peuvent construire de nouvelles réalités positives qui ont le mérite de nous insérer au quotidien dans des environnements porteurs d’une temporalité plus longue que celle du présent de l’action et qui enrichissent nos pratiques en leur donnant un supplément de sens. Michael Robert Günter Conzen16 défendait l’idée, après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, que la conservation de formes anciennes dans le paysage urbain (urban landscape) pouvait faire prendre conscience de la longue durée sociale dans laquelle l’espèce humaine est inscrite : il faut donc éviter les tables rases, celle des bâtiments ne partageant avec celle des hommes qu’une différence de degré et non pas de nature. Les formes urbaines qui agencent intelligemment des configurations matérielles de temporalités différentes nous font du bien au quotidien, car elles nous aident à trouver du sens, y compris (et surtout) là où il n’y en a guère17.


Ce travail vise aussi à revoir l’histoire de Paris durant ce qu’il est désormais convenu d’appeler le premier Moyen Âge. On s’intéressera tout particulièrement au passage de l’Antiquité au Moyen Âge, période durant laquelle Paris change de rang urbain et devient la plus grande ville de l’Occident latin, avec vraisemblablement 250 000 habitants en 1300. Autant sur la période de la fin du Moyen Âge, les aggiornamentos historiographiques sont nombreux et récents18, autant la période précédant le 13e siècle reste à reprendre assez nettement, ce qui explique la chronologie privilégiée dans ce travail, du 9e au 13e siècle. Pour autant on ne s’interdira pas quelques incursions jusqu’au 14e siècle si nécessaire et lorsqu’une documentation textuelle, en l’occurrence poétique, invite à sa spatialisation.


Car c’est là la méthode systématiquement adoptée dans ce travail : cartographier les structures et les pratiques médiévales, sans oublier l’imaginaire. J’ai utilisé pour cela le système d’information géographique (SIG) mis en place pour Paris dans le cadre du projet Alpage19, ce qui m’a permis de produire une abondante cartographie, nécessaire dès lors qu’on prend au sérieux la dimension spatiale du fait urbain. On fait ici le pari que la cartographie apportera beaucoup et permettra de renouveler nettement les discours historiques. Elle sera complétée par une approche statistique, simple mais récurrente, grâce à l’exploitation des données attribuées aux formes, par exemple les parcelles ou le filaire des voies, respectivement saisis comme des polygones et des polylignes. Le SIG produit automatiquement certaines caractéristiques géométriques classiques, telles que superficie et longueur, ou plus sophistiquées20, comme l’étirement (rapport entre la plus grande longueur et la plus grande largeur d’une parcelle) ou encore la rectangularité (distance surfacique d’un polygone avec son rectangle minimum englobant). À partir de là, on construit très facilement des indicateurs de densité, notamment viaire et parcellaire, afin d’évaluer dans quelle mesure un ensemble de parcelles est étiré, voire laniéré, ou proche d’une forme rectangulaire. Ces indicateurs géométriques seront régulièrement mis en relation avec les informations concernant des structures et des pratiques médiévales aussi variables que les églises, les enceintes, les seigneuries, les paroisses, les vestiges archéologiques, la population des contribuables en 1300, l’hydrographie et le relief pré-industriels…


Cet ouvrage n’a ainsi été possible que grâce à un travail collectif entamé depuis le début du projet Alpage, il y a maintenant 20 ans : il s’est nourri de multiples collaborations, telles celles avec Caroline Bourlet, Boris Bove, Yoann Brault, Sandrine Robert, Laurent Costa, auxquelles il faut ajouter celles d’Étienne Lallau, Laurent Mirlou, Léa Hermenault, Davide Gherdevich, Mathieu Fernandez, Paul Rouet. Qu’ils soient tous ici une nouvelle fois remerciés : ce travail est aussi le leur. Cela se voit dans les cartes qui croisent les données construites par les uns et les autres et que le SIG permet de superposer et de faire interagir. Ces données, de nature textuelle, archéologique ou planimétrique, seront croisées de manière assez systématique, mais la part de chacune d’elle est en proportion variable selon les chapitres, qui ont ainsi des tonalités différentes.


Le premier chapitre, sur les polarités ecclésiastiques et l’influence sur le tissu urbain des types d’églises, se caractérise par une exposition statistique, sans doute un peu aride, tandis que le deuxième, sur l’armature viaire, aura une couleur plus archéologique. Le troisième chapitre explore les lotissements et parcellisations médiévales en faisant la part belle aux documents planimétriques. Enfin, le quatrième et dernier chapitre cartographie un poème sur les rues de Paris en 1300, déambulation à la fois poétique et topographique qui ouvrira sur des pratiques de la ville dans laquelle on retrouvera bien des convergences avec la morphologie urbaine précédemment décrite.


Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage à Paris.


  1. 1 Julien Gracq, La Forme d’une ville, Paris, José Corti, 1985, p. 3-4.
  2. 2 Ibid., p. 197.
  3. 3 Bernard Lepetit, « Le présent de l’histoire », dans B. Lepetit (dir.), Les Formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, p. 349-380 (p. 371).
  4. 4 Julien Gracq, La Forme d’une ville, op. cit., p. 199.
  5. 5 Ibid., p. 17-18.
  6. 6 Caroline Bourlet et Alain Layec, « Densités de population et socio-topographie : la géolocalisation du rôle de taille de 1300 », dans Hélène Noizet, Boris Bove et Laurent Costa (dir.), Paris de parcelles en pixels. Analyse géomatique de l’espace parisien médiéval et moderne, Saint-Denis/Paris, Presses universitaires de Vincennes/Comité d’histoire de la Ville de Paris, 2013, p. 223-243.
  7. 7 Françoise Boudon, André Chastel, Hélène Couzy et Françoise Hamon, Système de l’architecture urbaine. Le quartier des Halles à Paris, 2 vol., Paris, CNRS, 1977.
  8. 8 Bernard Lepetit, « La ville : cadre, objet, sujet. Vingt ans de recherches françaises en histoire urbaine », Enquête, no ٤, ١٩٩٦, p. ١١-٣٤ (p. ١٨).
  9. 9 Henri Galinié, Ville, espace urbain et archéologie, Tours, Maison des sciences de la ville, 2000.
  10. 10 Julien Gracq, La Forme d’une villeop. cit., p. 29-30.
  11. 11 Clément Alix, « Les maisons en pan de bois d’Orléans du xive au début du xviie siècle : bilan de treize années de recherche », dans Clément Alix et Frédérique Épaud (dir.), La Construction en pan de bois au Moyen Âge et à la Renaissance, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013, p. 221-270.
  12. 12 Julien Gracq, La Forme d’une ville, op. cit., p. 84.
  13. 13 Gérard Chouquer, Quels scénarios pour l’histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l’archéogéographie, Coimbra-Porto, Centro de Estudios Arqueologicos das Universidades de Coimbra e Porto, 2007 ; id., « Crise et recomposition des objets : les enjeux de l’archéogéographie. Introduction », Études rurales, n0 ١٦٧-١٦٨, ٢٠٠٣, p. ١٣-٣١. Dans ce filon archéogéographique, on consultera aussi avec profit : Sandrine Robert, « Comment les formes du passé se transmettent-elles ? », ibid., p. 115-132.
  14. 14 Pierre Lavedan, Qu’est-ce que l’urbanisme ?, Paris, H. Laurens, 1926, p. 91.
  15. 15 Marcel Poëte, Une vie de cité. Paris de sa naissance à nos jours, 3 vol., Paris, A. Picard, 1924-1931.
  16. 16 Michael Robert Günter Conzen, The Urban Landscap. Historical Development and Management. Papers by M. R. G. Conzen edited by J. W. R. Whitehand, Londres, Institute of British Geographers, « Special Publication n° 13 », 1981.
  17. 17 Nancy Huston, L’Espèce fabulatrice, Arles, Actes Sud, 2008.
  18. 18 Principalement grâce aux travaux de Caroline Bourlet, Boris Bove, Julie Claustre, Benoît Descamps, Christine Jehanno, Anne Massoni et Marlène Hélias et des nombreux autres participants du séminaire organisé à l’IRHT depuis maintenant plus de 20 ans sur « Paris au Moyen Âge » : https://www.irht.cnrs.fr/?q=fr/agenda/paris-au-moyen-age, https://irht.hypotheses.org/category/seminaires/paris-au-moyen-age.
  19. 19 https://alpage.huma-num.fr/
  20. 20 Elles sont disponibles via le module MOrphAL, développé par E. Grosso, et désormais intégré comme un des modules du logiciel OpenSource QuantumGIS : Sandrine Robert, Hélène Noizet, Éric Grosso et Pascal Chareille, « Analyses morphologiques du parcellaire ancien de Paris », dans Hélène Noizet, Boris Bove et Laurent Costa (dir.), Paris de parcelles en pixelsop. cit., p. 197-220.





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