Presses Universitaires de Vincennes

Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

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Revue Médiévales. Langue Textes Histoire
Nombre de pages : 212
Langue : français
Paru le : 29/05/2024
EAN : 9782379244384
Première édition
CLIL : 3386 Moyen Age
Illustration(s) : Oui
Dimensions (Lxl) : 240×160 mm
Version papier
EAN : 9782379244384

Évaluer, apprécier

N°85/2023

Une équipe de médiévistes sud-américains présente un dossier historique original, décloisonné, qui se propose de comparer les procédures d’évaluation de l’expertise judiciaire, des échanges marchands et même de l’appréciation des personnes.

Évaluer, apprécier

Dossier coordonné par Marcelo Cândido da Silva, Paola Miceli et Martin Gravel

 

01         Marcelo Cândido da Silva, Paola Miceli

Évaluer les personnes et les choses

02         Paola Miceli

Évaluer le témoignage et construire la vérité dans une enquête judiciaire (Royaume de León, xiie siècle)

03         Maria Filomena Coelho

La vérité évaluée par le témoignage : le cas des enquêtes d’Afonso II (Portugal, 1220)

04         Armando Torres Fauaz

L’expression boni homines / boni viri dans les codes juridiques et les sources judiciaires bourguignonnes au Moyen Âge

05         Marcelo Cândido da Silva

L’oikonomia et l’évaluation foncière à l’époque carolingienne

06         Adrien Bayard

Estimation de la valeur et de la production du sel en Aquitaine (IXe-XIe siècles)

Essais et recherches

07         Sylvain Piron

« Une dénommée Margonette ». Hypothèses sur les origines sociales de Marguerite Porete

08        Florian Gallon

Apostille à l’histoire d’un arabisme. Usages du terme mecelemo dans la Catalogne des Xe-XIIe siècles

09         Justine Audebran

Une histoire politique du culte de saint Kenelm dans l’Angleterre de la fin du Xe siècle

10         Dave De ruysscher

Les seigneurs d’Alost en Flandre (Xe-XIIe siècle) : nobles négociants ?

11         Notes de lecture

Paola Miceli – Université nationale de General Sarmiento

Évaluer le témoignage et construire la vérité dans une enquête judiciaire (Royaume de León, XIIe siècle)

Faire la preuve d’une coutume juridique suppose de la part du juge d’évaluer la crédibilité des témoins en fonction de leur condition sociale, de leur bonne réputation (fama), de leur qualité de voisin et de leur connaissance des faits. L’objectif de cet article est d’analyser cette procédure dans le cadre d’une enquête judiciaire menée en 1152 par Sancie, sœur du roi Alphonse VII de León et Castille. Cet article montre qu’au cours de la procédure, l’infante, en tant que juge, procède en permanence à une évaluation et à une estimation pour valider une coutume juridique. Par ailleurs, il révèle le rapport complexe entre la vocalité des témoignages, l’écriture du document – un diplôme écrit dans le monastère de Sahagun – et la production de la mémoire des institutions concernées.

  • enquête judiciaire, évaluation, juge, royaume de León, témoignage


Maria Filomena Coelho – Université de Brasília (Brésil), chercheuse PQ2 (2021-2024) – CNPQ

La vérité évaluée par le témoignage : le cas des enquêtes d’Afonso II (Portugal, 1220)

Les enquêtes de l’an 1220 au Portugal se révèlent de précieux instruments du pouvoir monarchique et ecclésiastique, dont la caractéristique dominante est basée sur la « voix » des vassaux et des sujets qui servaient de témoins. La façon dont ces voix étaient modulées à la fois au moment de l’enquête et, plus tard, aux mains des scribes de la chancellerie royale, nous permet d’entrevoir le potentiel des preuves produites lors des procès juridiques pour la dynamisation de scénarios politiques. Cet article montre que la qualité des témoignages et la capacité d’évaluation attribuée aux témoins sont des conditions indispensables à l’établissement de la vérité. Celle-ci se fonde sur l’évaluation sociale de ceux dont les discours constituent la matière des témoignages. Il s’agit de reconnaître l’expertise des témoins. Ces derniers créent ou renforcent des fils qui enchevêtrent souvent territorialités, communautés et allégeances. Les témoignages établissent ainsi une vérité prononcée à haute voix devant des boni homines. Il ne s’agit donc pas tant d’apprécier les faits dans leur globalité – perspective étrangère à la logique juridique – mais de (re)construire la réalité par une méthode qui garantisse sa vraisemblance.

  • enquête princière, évaluation judiciaire, Portugal, preuve judiciaire, témoignage


Armando Torres Fauaz – Université nationale du Costa Rica, chercheur associé au LIR3S (UMR 7366), CNRS-UBFC

L’expression boni homines / boni viri dans les codes juridiques et les sources judiciaires bourguignonnes

Cet article traite du sens de l’expression latine boni homines et boni viri dans les sources juridiques et judiciaires du Moyen Âge. Contrairement à une grande partie des études récentes, cette recherche n’est pas orientée par la question de savoir qui étaient les personnages ainsi nommés. L’objectif n’est pas non plus d’établir quelles fonctions remplissaient ces personnages, mais plutôt de comprendre ce que l’expression veut dire dans un contexte judiciaire.

  • boni homines, boni viri, expertise, idonéité, prud’hommes


Marcelo Cândido da Silva – Université de São Paulo

L’oikonomia et l’évaluation foncière à l’époque carolingienne

L’objectif de cet article est d’analyser le cadre politique de l’évaluation foncière à l’époque carolingienne. Pour cela, il sera question des limites et des possibilités de l’usage de la notion wébérienne de domination patrimoniale, dans le but de comprendre la nature des liens politiques à l’époque carolingienne. Ensuite, nous analyserons un brevium daté de la fin du règne de Charlemagne et qui présente un compte rendu d’un échange de terres entre deux monastères situés en Italie, San Silvestre de Nonantola et San Salvatore de Brescia. Nous analyserons spécialement les procédures d’évaluation mises en œuvre par ceux que le brevium appelle associés « idoines » (idonei). Le but de cette analyse est de définir les contours et le contenu de l’oikonomia à l’époque carolingienne.

  • Carolingiens, domination patrimoniale, évaluation foncière, monastère, oikonomia


Adrien Bayard – Université d’Artois, Centre de recherche et d’études Histoire et Sociétés (CREHS, UR 4027), membre associé au Lamop (UMR 8589)

Estimation de la valeur et de la production du sel en Aquitaine (IXe-XIe siècles)

L’idée selon laquelle les marais salants situés sur les côtes de l’Atlantique auraient été construits par les moines est encore largement répandue, malgré la présence, attestée dans la documentation diplomatique, de membres de l’aristocratie locale, de marchands, d’artisans et d’exploitants qui créent, donnent et entretiennent les salines. Ceci semble indiquer un haut degré d’autonomie et d’initiative des exploitants des marais salants. Ces communautés de travail sont souvent à l’origine de l’expansion des salines, avant leur absorption par les patrimoines monastiques. Le présent article se propose de repérer les traces du travail des sauniers, en pistant les termes témoignant d’une capacité de gestion de la production et de son développement, et donc d’une rationalité économique commune aux exploitants et aux propriétaires des marais.

  • Aquitaine, archéologie, Charente, saunier, sel


Sylvain Piron – EHESS, Centre de recherches historiques« Une dénommée Margonette ».

Hypothèses sur les origines sociales de Marguerite Porete

La publication d’un document concernant le béguinage de Valenciennes en 1323 apporte pour la première fois la preuve formelle que Marguerite Porete y avait vécu. Le nom sous lequel elle y était connue, « Margonette », autorise à penser qu’elle n’était pas une riche bourgeoise, comme on l’a souvent dit, mais une jeune femme d’origine modeste.

  • langue vernaculaire, littérature spirituelle, Marguerite Porete


Florian Gallon – Université Toulouse-Jean Jaurès, Framespa (UMR 5136)

Apostille à l’histoire d’un arabisme. Usages du terme mecelemo dans la Catalogne des Xe-XIIe siècles

L’article porte sur les usages du terme mecelemo dans un petit corpus de documents catalans composés entre 964 et 1157 – quatre testaments et un registre de dépenses. Leur analyse vient compléter l’histoire des dérivés de l’arabe muslim dans la documentation latine et romane de la péninsule Ibérique au Moyen Âge. Dans un environnement géopolitique et culturel qui favorisait les contacts entre la chrétienté latino-romane et le monde arabo-musulman, un tel transfert linguistique a pu emprunter divers canaux. Les captifs musulmans pourraient en avoir constitué l’un des véhicules, le vocable mecelemo leur étant spécifiquement appliqué. Son étude permet aussi d’apporter quelques éclairages complémentaires à l’histoire de ces esclaves captifs dans la Catalogne comtale des Xe-XIIe siècles.

  • arabisme, captif, Catalogne, musulman, testament


Justine Audebrand – Université de Poitiers

Une histoire politique du culte de saint Kenelm dans l’Angleterre de la fin du Xe siècle

Le culte de saint Kenelm émerge à la fin des années 970 en Angleterre. L’étude des réseaux de promotion de ce culte semble indiquer un but politique commun : il s’agit sans doute, en célébrant un martyr assassiné sur ordre de sa sœur, de remettre en cause la légitimité d’Édith, fille du roi Edgar (959-975) et sœur du roi Édouard le Martyr (975-978). Les hommes qui développent le culte de saint Kenelm, Germain de Winchcombe et Oswald d’York, sont proches du pouvoir royal et opposés à l’ealdorman des Merciens Ælfhere et, à travers lui, à Édith. L’étude de la composition et de la circulation des premiers manuscrits mentionnant Kenelm corrobore cette hypothèse. Pourtant, dès les années 980/990, le culte de Kenelm perd de sa pertinence politique et de nouveaux cultes, y compris celui d’Édith elle-même, sont désormais utilisés par un pouvoir royal chancelant.

  • Angleterre, hagiographie, manuscrit, réseau, sainteté


Dave De ruysscher – Université de Tilburg (Pays-Bas), Vrije Universiteit Brussel (Belgique)

Les seigneurs d’Alost en Flandre (Xe-XIIe siècle) : nobles-négociants ?

L’influence et le pouvoir de la noblesse aux xie et xiie siècles sont souvent liés à la possession de propriétés foncières. L’exemple de la famille flamande « de Gand » montre que les liens commerciaux, voire internationaux, peuvent être à la base du pouvoir. La possession de domaines s’est construite stratégiquement, le long des routes commerciales. Le soutien de cette famille aux villes flamandes et leur présence dans l’Est de l’Angleterre étaient liés au commerce de la laine. Le terme de noble apparaît, à l’égard de cette famille, comme une désignation de l’appartenance à une strate sociale supérieure, même en dehors d’une activité ou d’une expertise spécifique. À cet égard, l’exemple de la famille « de Gand » fournit des éléments pour nuancer la distinction entre les classes des marchands et des nobles.

  • Angleterre, commerce, comté de Flandre, noblesse

Paola Miceli – Université nationale de General Sarmiento

Evaluating testimony and constructing truth in a judicial enquiry (Kingdom of León, 12th century)

The proof of customary law presupposes on the part of the judge the evaluation of testimony according to the credibility of the witnesses based on their social condition, their good reputation, their status as neighbours and their knowledge of the facts. The aim of this article is to analyse this subject in the context of a judicial investigation carried out in 1152 by Sancha, sister of Alfonso VII, King of León and Castile. This article shows that during the procedure, the Infanta, as a judge, constantly made an evaluation and an estimation to validate a legal custom. Moreover, it shows the complex relationship between the vocality of the testimony, the writing of the document–a diploma written in the monastery of Sahagun–, and the production of the memory of the institutions related to the case.

  • evaluation, judicial inquiry, judge, Kingdom of León, testimony


Maria Filomena Coelho – Université de Brasília (Brésil), chercheuse PQ2 (2021-2024) – CNPQ

Truth through testimonies: the Inquiries of Afonso II (Portugal, 1220)

The Inquiries of 1220 in Portugal turn out to be valuable instruments of monarchical and ecclesiastical power based on the voice of witnesses that were vassals or subjects. The way these voices were modulated during the inquiry and later on in the hands of the scribes of the royal chancery allows us to conceive the potential of evidence produced through legal processes for the promotion of political scenarios. This article analyzes the quality of the testimonies and their evaluation capacity for judging as essential condition for the establishment of a credible truth through their oral statements in front of the boni homines. It is about recognizing the expertise of witnesses who create or strengthen links, often by merging territorialities, communities and allegiances. Therefore, it is not so much a matter of considering the facts as a totality–which is alien to juridical perspective–but of (re)constructing reality by a method which might warrant its verisimilitude.

  • forensic assessment, inquiry, legal evidence, Portugal, testimony


Armando Torres Fauaz

The expression boni homines / boni viri in Burgundian legal codes and sources

The present article deals with the meaning of the Latin expression boni homines or boni viri in judicial and legal sources of the Middle Ages. In contrast to some recent studies, this paper is not interested in establishing who were the boni homines / boni viri, nor is it concerned with the functions fulfilled by them. Its goal is to understand what the expression itself means in a judicial context.

  • appraisers, boni homines, boni viri, expertise, suitability


Marcelo Cândido da Silva – Université de São Paulo

Oikonomia and land valuation in the Carolingian period

The aim of this article is to analyse the political framework of land valuation in the Carolingian period. To this end, the limits, and possibilities of the use of the Weberian notion of patrimonial domination will be discussed, so as to understand the nature of political ties in the Carolingian period. Secondly, we will analyse a brevium from the end of Charlemagne’s reign, which presents an account of a land exchange between two monasteries in Italy, San Silvestre of Nonantola and San Salvatore of Brescia. We will analyse especially the evaluation procedures implemented by those whom the brevium calls « proper » (idonei) associates. The purpose of this analysis is to define the contours and content of the oikonomia in the Carolingian period.

  • Carolingians, land evaluation, monasterie, oikonomia, patrimonial domination


Adrien Bayard – Université d’Artois, Centre de recherche et d’études Histoire et Sociétés (CREHS, UR 4027), membre associé au Lamop (UMR 8589)

Assessment of the Value and the Production of Salt in Aquitaine (Ninth-Eleventh Centuries)

The idea that on the Atlantic coast the monks have been responsible for developing the saline is still very common. Indeed, diplomatic documentation mentions members of the local aristocracy, merchants, artisans and salt workers who create, donate and maintain the saline. This seems to indicate a high degree of autonomy and initiative of the communities working in these marsh areas. These groups are often at the origin of the expansion of the saline, before they were absorbed by the monastic domains. This paper tries to uncover traces of the action of the secular salt workers, notably in looking for clues as to their capacity in administering production and its expansion, and so of the economic rationale common to the workers and the proprietors of the salt marshes.

  • Aquitaine, archaeology, Charente, salt, salt workers


Sylvain Piron – EHESS, Centre de recherches historiques

“A woman called Margonette.” Hypotheses on the social origins of Marguerite Porete

The publication of a document concerning the beguinage of Valenciennes in 1323 provides for the first time formal proof that Marguerite Porete has lived there. The name by which she was known, “Margonette,” suggests that she was not a rich bourgeois woman, as has often been said, but a young woman of modest origins.

  • Marguerite Porete, spiritual literature, vernacular language


Florian Gallon – Université Toulouse-Jean Jaurès, Framespa (UMR 5136)

Apostille to the history of Arabism. Uses of the term mecelemo in 10th-12th century Catalonia

The article focuses on the uses of the term mecelemo in a small corpus of Catalan documents composed between 964 and 1157–four wills and a register of expenses. Their analysis completes the history of derivatives of the Arabic word muslim in the Latin and Romance documentation from medieval Iberia. In a geopolitical and cultural environment that favoured contacts between Latino-Romance Christianity and the Arab-Muslim world, such a linguistic transfer could have taken various channels. Muslim captives could have constituted one of the vehicles, the term mecelemo being specifically applied to them. Its study also sheds some additional light on the history of these captive slaves in the county of Catalonia from the 10th to 12th centuries.

  • arabism, Catalonia, captive, muslim, will


Justine Audebrand – Université de Poitiers

A Political History of the Cult of St Kenelm (England, End of the Tenth Century)

The cult of St Kenelm emerged in the end of the 970s in England. The study of the networks promoting this cult seems to indicate a common political goal: celebrating a martyr murdered on the orders of his sister is a way to challenge the legitimacy of Edith, daughter of King Edgar (959-975) and sister of King Edward the Martyr (975-978). The men who developed the cult of St Kenelm, Germanus of Winchcombe and Oswald of York, were close to the royal power and opposed to the Mercian ealdorman Ælfhere and, through him, to Edith. The study of the composition and circulation of the first manuscripts mentioning Kenelm corroborates this hypothesis. However, by the 980s/990s, the cult of Kenelm lose its political relevance and new cults, including that of Edith herself, were being used by a faltering royal power.

  • hagiography, England, manuscript, network, sainthood


Dave De ruysscher – Université de Tilburg (Pays-Bas), Vrije Universiteit Brussel (Belgique)

The Lords of Aalst in Flanders (10th-12th centuries) : nobles and merchants ?

The influence and power of the nobility in the 11th and 12th centuries is often linked to the possession of feudal estates. The example of the Flemish family “de Gand” shows that connections in trade, even international trade, could underlie power. Ownership of domains was built up strategically, along trade routes. The family’s support for Flemish towns and presence in Eastern England were linked to the wool trade. The term « noble » appears, in relation to this family, as a designation of belonging to a higher social stratum, even outside a specific activity or expertise. In this respect, the example of the family “de Gand” provides elements to nuance the distinction between the classes of merchants and noblemen.

  • Nobility, trade, County of Flanders, England

 

Introduction

Marcelo Cândido da Silva, Université de São Paulo

Paola Miceli, Université nationale de General Sarmiento

 

Évaluer les personnes et les choses

Il existe aujourd’hui un consensus sur le fait que l’attribution de valeurs aux choses et aux personnes est une partie essentielle du processus de construction et de reproduction de la société. Trois raisons justifient ce consensus. Premièrement, qu’elle soit exprimée ou non en termes monétaires, la valeur constitue un instrument de classification, d’ordre, de hiérarchisation des personnes et des choses. Deuxièmement, comme l’a montré Maurice Godelier, l’attribution de valeur – monétaire ou autre – a la capacité de transformer des choses en biens « marchands » ou même « sacrés ». Pour cela, il n’est pas strictement nécessaire qu’il y ait une transformation de la chose – par exemple, une opération de fabrication qui en modifierait les caractéristiques physiques[1]. Les contributions de l’anthropologie économique et de l’anthropologie juridique ont été fondamentales pour identifier les implications sociales et le potentiel créatif de l’attribution de valeur. Troisièmement, le processus d’évaluation n’est pas l’expression idéale d’un monde matériel ni sa manifestation subjective et unilatérale. L’évaluation est issue des négociations et des rapports de force entre différents acteurs. Que ce soit dans les litiges judiciaires, lors de l’appréciation de la pertinence des preuves et de la qualité des témoins, dans les échanges marchands et non marchands, ou lors de la discussion de la valeur des biens, elle est le résultat d’un débat qui aboutit à un consensus, ce qui fait que des valeurs attribuées ne découlent pas d’une volonté individuelle. Depuis quelques années, les historiens se sont emparés du sujet, comme on peut le voir, par exemple, dans les actes du 42e congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public (SHMESP) consacré aux experts et aux expertises au Moyen Âge[2]. Ses auteurs ont privilégié les questionnements autour du recours à l’expertise, du statut de l’expert, des champs de l’expertise, de la production et des outils, du savoir-faire et de l’auctoritas, ainsi que des usages de l’expertise. Les trois quarts des communications sur les experts et l’expertise portaient sur les deux derniers siècles du Moyen Âge dans les sociétés européennes, ce qui s’explique par les sources produites et conservées, plus nombreuses pour cette période, mais aussi par le développement de la procédure inquisitoire.

L’anthropologie économique a bien montré que les mécanismes d’évaluation sont déjà opérationnels dans les sociétés prémodernes. D’autre part, la force des approches primitivistes chez les historiens du Moyen Âge a parfois constitué un obstacle à la reconnaissance de la nature mesurable de la valeur avant l’avènement de la modernité. Comme l’ont souligné Patrick Boucheron, Laura Gaffuri et Jean-Philippe Genet dans un récent travail sur les systèmes de valeurs au Moyen Âge et à l’époque moderne, la valeur, du fait de sa polysémie, possède une double dimension, quantitative et qualitative[3]. L’introduction de Laurent Feller à l’ouvrage Expertise et valeur des choses au Moyen Âge identifie deux dimensions de l’expertise : la première, issue du champ juridico-politique au sens large, constitue une catégorie analytique servant à décrire le pouvoir et son fonctionnement ; la seconde, privilégiée dans l’ouvrage en question, s’applique en matière économique, notamment dans le domaine des échanges[4].

Les travaux présentés dans le présent dossier ont pour but de réfléchir aux dimensions quantitatives et qualitatives des procédures d’évaluation[5]. Nous avons choisi de procéder à une comparaison raisonnée des évaluations dans deux domaines d’action concrète, parmi de nombreux autres possibles : l’expertise judiciaire et les échanges, marchands ou non.

Nous nous intéresserons tout d’abord à la manière dont, dès le XIIe siècle, l’expertise judiciaire évalue les faits, les preuves et les témoins. Les articles de Paola Miceli et María Filomena Coelho proposent justement d’analyser la construction de la vérité dans le cadre de l’enquête judiciaire. Dans « Évaluer le témoignage et construire la vérité dans une enquête judiciaire (Royaume de León, XIIe siècle) », P. Miceli analyse une enquête judiciaire menée en 1152 par Sancie, sœur du roi Alphonse VII de León et Castille pour évaluer et estimer aussi bien la qualité des témoins que la pertinence des preuves pour prouver une coutume. Partant du fait que le jus commune reconnaît la validité de nombreuses formes de preuves judiciaires, il existe une prédilection pour la parole des témoins. L’auteure affirme que cette préférence se fonde, d’une part, sur les limites imposées à l’écriture comme forme de preuve et, d’autre part, comme le signale Marta Madero, sur la primauté que les juristes, suivant en cela Aristote, attribuèrent aux sens dans les processus cognitifs. Pour P. Miceli, le juge joue ici un rôle fondamental : il doit, d’une part, faire converger les propos des différents témoins afin de construire une vérité unique et, d’autre part, évaluer leur crédibilité en fonction de leur condition sociale. Il s’agit d’obtenir des témoignages de la bouche des fidèles paroissiens, qui incarnaient dans la constitution même de la communauté politique chrétienne un modèle de probité (fides).

L’étude de M. F. Coelho, « La vérité évaluée par le témoignage : le cas des enquêtes d’Afonso II (Portugal, 1220) », étudie les enquêtes princières de 1220 menées au Portugal sous le règne d’Afonso II (1211-1223). L’auteure considère que la qualité des témoignages et la capacité d’évaluation attribuée aux témoins sont des conditions indispensables à l’établissement de la vérité. Celle-ci se fonde sur l’évaluation sociale de ceux dont les discours constituent la matière des témoignages. Les témoins cités à témoigner, environ un millier, établissent une vérité prononcée à haute voix devant des boni homines qui réaffirment l’autorité royale.

Ces deux articles montrent que la construction de la vérité dépend de la conviction d’une auctoritas qui doit évaluer et estimer la crédibilité des témoins et la validité des preuves. Il est intéressant de noter que la proximité joue un rôle déterminant dans l’évaluation d’un témoignage adéquat. Une vie prolongée dans la localité est en effet ce qui garantit une connaissance approfondie des faits et des coutumes et, par conséquent, est déterminante pour la qualité du témoignage. Il est nécessaire d’être un bon voisin pour garantir la légitimité de sa connaissance de l’acte judiciaire à prouver. D’où la nécessité d’avoir comme témoins des membres de la communauté qui peuvent rendre compte de la temporalité des pratiques ou des faits à prouver, condition fondamentale établie par le droit commun comme moyen de légitimation d’un droit.

Deux concepts présents dans ces articles, celui de modèle de probité et celui de boni homines – qui enquêtent ou qui déposent –, apparaissent comme centraux dans l’article d’Armando Torres Fauaz. Dans « L’expression boni homines / boni viri dans les codes juridiques et les sources judiciaires bourguignonnes au Moyen Âge », ce dernier étudie l’expression boni homines, ou boni viri, dans une perspective d’analyse conceptuelle. Il s’agit de montrer, à partir du droit romain, que le qualificatif renvoie, au Moyen Âge, à un modèle d’aptitude fondé, d’une part, sur la confiance, la fides et la fama et, d’autre part, sur l’expertise, c’est-à-dire la capacité à donner un avis éclairé sur l’affaire judiciaire en question.

La qualité des témoins, ou leur bonne réputation (notoriété), est un élément essentiel pour la construction de la vérité judiciaire, mais aussi pour la justice des échanges. L’article de Marcelo Cândido da Silva, « L’oikonomia et l’évaluation foncière à l’époque carolingienne », propose l’analyse d’un bref daté de la fin du règne de Charlemagne et présentant un compte rendu d’un échange de terres entre deux monastères situés en Italie, San Silvestre de Nonantola et San Salvatore de Brescia. Dans cet échange, les procédures d’évaluation sont mises en œuvre par ceux que le bref appelle les « associés idoines ».

Les articles de ce dossier montrent que les procédures d’évaluation concernent aussi bien les choses que les personnes. De telles procédures sont présentes dans les échanges marchands et non marchands, ainsi que dans les réflexions sur la monnaie. En ce qui concerne les échanges non marchands, nous serons particulièrement intéressés par les mécanismes de détermination du prix. L’étude de M. Cândido da Silva sur l’oikonomia et l’évaluation foncière à l’époque carolingienne montre que pour déterminer les valeurs des terres des monastères de San Silvestre de Nonantola et San Salvatore de Brescia, les enquêteurs (les « associés idoines ») demandent aux habitants de chaque localité à quel prix ces terres pourraient être achetées, selon la coutume locale, « si elles étaient à vendre ». Ce bref constitue un document exceptionnel, car il nous permet de reconstituer les opérations de calcul qui ont abouti à la détermination de la juste valeur des terres. Il n’est pas toujours aisé, pour les sociétés médiévales, de reconstituer les opérations de calcul qui aboutissent aux valeurs dites équitables des échanges, et encore moins de connaître leur impact sur les prix de marché des céréales et du pain. Par ailleurs, les arguments entourant l’établissement de ces valeurs en disent long sur les conceptions de la justice et de l’injustice associées aux échanges. Les réflexions sur le bon commerce sont associées, tant dans les textes législatifs des premiers siècles du Moyen Âge que dans les œuvres des frères mendiants du XIIIe au XVe siècle, à des définitions de pratiques considérées comme injustes : usure, avarice et profit indu.

Pour ce qui est des échanges marchands, Adrien Bayard analyse dans son article, intitulé « Estimation de la valeur et de la production du sel en Aquitaine (IXe-XIe siècles) », les relations entre les sauniers et les communautés monastiques présentes sur la côte atlantique, et plus précisément dans le pertuis Charentais. Il montre non seulement un haut degré d’autonomie et d’initiative des exploitants des marais salants, mais aussi l’existence de procédures d’évaluation. La notion d’aire salante, très présente dans la documentation diplomatique – et plus particulièrement dans les cartulaires de Saint-Jean-d’Angély, de Saint-Maixent, de Notre-Dame de Saintes, ainsi que dans le cartulaire saintongeais de la Trinité de Vendôme –, illustre bien le rôle des différents acteurs des salines. En effet, pour les sauniers, il s’agit d’une unité de travail permettant de mesurer l’étendue d’une exploitation, une cinquantaine d’aires correspondant à la surface moyenne pouvant être mise en valeur par trois personnes. Pour les propriétaires, moines ou membres de l’aristocratie laïque, les aires sont une unité de surface permettant d’évaluer la quantité de sel produite annuellement par un marais, selon un rapport de vingt aires pour une livre de marais[6]. Ces livres peuvent elles-mêmes être converties en sous et en derniers, afin d’évaluer le rendement d’un bien en muids de sel (unité de volume et de contenance permettant de mesurer les liquides ou les matières sèches comme le sel), particulièrement lorsque les moines contrôlent les églises construites à proximité des marais, et donc que les sauniers payent leurs dîmes en sel.

Dans le livre Expertise et valeur des choses au Moyen Âge, L. Feller, Ana Rodriguez et les autres auteurs ont choisi de privilégier les cultures pratiques et les aspects matériels de ces pratiques, en laissant de côté le contexte religieux, dont ils reconnaissent la présence dans les domaines analysés. Ce que nous proposons de faire ici, en réunissant les travaux sur l’expertise judiciaire et les évaluations marchandes et non marchandes, est de réfléchir à la dimension « éthico-morale », ainsi qu’à la dimension quantitative des procédures d’évaluation. Cette dimension « éthico-morale » est en fait une dimension qualitative de l’évaluation. En ce qui concerne la procédure judiciaire accusatoire par exemple, elle est liée à la condition sociale des victimes et/ou des tortionnaires, qui détermine la gravité du crime commis. En ce qui concerne les relations commerciales, elle permet de distinguer un commerce équitable d’un commerce déloyal. Dans ces deux cas, la dimension qualitative ne peut être séparée de l’aspect quantitatif.

Plusieurs des partisans de l’approche économétrique ont fait valoir que les concepts de prix équitable ou légitime, en raison de leur incompatibilité avec les règles du marché libre, sont dépourvus de toute signification scientifique. Notre vision est différente : dans tous les articles de ce dossier, nous pouvons voir que les mécanismes d’établissement de la juste valeur des personnes et des choses sont au cœur même de la fabrication de la société. La possibilité de procéder à une histoire sociale et économique de l’évaluation n’a pas encore été pleinement explorée pour l’étude des sociétés médiévales. Toujours est-il qu’elle peut nous aider à comprendre le processus de construction et de reproduction de la société, mais aussi à mettre en cause les frontières traditionnelles entre les sociétés modernes et les sociétés prémodernes.


[1] M. Godelier, « Des choses que l’on donne, des choses que l’on vend et celles qu’il ne faut ni vendre ni donner, mais garder pour les transmettre », dans Id., Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l’anthropologie, Paris, 2007, p. 71-81.

[2] Experts et expertise au Moyen Âge. « Consilium quaeritur a perito », 42e congrès de la SHMESP (Oxford, 2011), Paris, 2012.

[3] P. Boucheron, L. Gaffuri, J.-P. Genet éd., Valeurs et systèmes de valeurs (Moyen Âge et Temps modernes). Le pouvoir symbolique en Occident (1300-1640), Paris, 2016.

[4] L. Feller, « Introduction », dans L. Feller, A. Rodríguez éd., Expertise et valeur des choses au Moyen Âge. II. Savoirs, écritures, pratiques, Madrid, 2016, p. 13-21.

[5] Le dossier que nous proposons ici est le fruit d’une recherche collective menée dans le cadre de la Rede Latino-americana de Estudos Medievais (Red.e). Créé en 2015 lors d’une réunion à Santiago du Chili, ce réseau rassemble des chercheurs en histoire médiévale du Brésil, de l’Argentine, du Chili, du Costa Rica et du Mexique. En préparation des premières journées virtuelles de la Red.e, organisées par des collègues de l’Universidad Nacional Autónoma de México, deux groupes de travail ont été mis en place, consacrés respectivement aux méthodes d’administration de la preuve et à la valeur des choses. Après les journées virtuelles, qui ont eu lieu entre le 11 et le 13 novembre 2020, et en raison des interactions qui se sont développées durant les débats, les deux groupes ont décidé d’établir une analyse comparative des procédures d’évaluation présentes, à la fois, dans l’expertise judiciaire et dans les échanges marchands des sociétés médiévales. Ce projet collectif, dont les premiers résultats sont présentés ici, constitue l’une des premières initiatives du genre en Amérique latine.

[6] Il s’agit de la surface de marais nécessaire pour produire une livre de sel et cela peut également être converti en unité de compte avec un équivalent en sous d’or.

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Revue Médiévales. Langue Textes Histoire
Nombre de pages : 212
Langue : français
Paru le : 29/05/2024
EAN : 9782379244384
Première édition
CLIL : 3386 Moyen Age
Illustration(s) : Oui
Dimensions (Lxl) : 240×160 mm
Version papier
EAN : 9782379244384

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