Paris 8, Université des Créations

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Revue Extrême-Orient - Extrême-Occident
Nombre de pages : 232
Langue : français
À paraître le : 27/08/2026
EAN : 9782379246258
Première édition
CLIL : 4036 Asie
Illustration(s) : Non
Dimensions (Lxl) : 220×155 mm
Version papier
EAN : 9782379246258

De l’affaire à la cause dans les sociétés est-asiatiques

N°48/2024

Le volume explore le processus par lequel des affaires souvent éminemment singulières se transforment en causes collectives dans l’espace public des sociétés est-asiatiques (Chine prémoderne et contemporaine, Corée du Sud, Japon et Vietnam actuels).

Pourquoi certaines affaires « éclatent » ou « retentissent » dans l’espace public ? Quelles sont les formes d’attention et de mobilisation qu’elles suscitent ? Comment se transforment-elles en causes collectives ? 
Ces questions auxquelles s’intéressent de nombreuses disciplines des sciences sociales et humaines sont ici explorées à travers sept contributions dont l’originalité première est de porter sur des sociétés d’Asie de l’Est : Chine prémoderne et contemporaine, Corée du Sud, Japon et Vietnam actuels. Les études de cas réunies dessinent trois trajectoires de construction d’affaires en causes selon que ces dernières sont entendues (I), inattendues (II) ou inentendables (III).

Introduction


Justine Guichard
Appréhender les affaires au(x) prisme(s) des sciences sociales et humaines
Apprehending Cases through the Lens(es) of Social and Human Sciences

 

Partie I

De l’affaire à la cause entendue : jeunes voix et droits contre la maltraitance infantile et l’éducation religieuse
From Case to Resonant Cause: Young Voices and Rights against Child Abuse and Religious Education

 

Anne-Lise Mithout
L’affaire d’Onchōen : un mouvement au nom des droits des enfants placés en institution
The Onchōen Abuse Case: A Movement Advocating for the Rights of Children in Care

 Rhee Jung sue
L’Affaire Kang Ŭi-sŏk : un tournant décisif dans l’évolution de l’éducation religieuse en Corée du Sud
The Kang Ŭi-sŏk Case: A Crucial Turning Point in the Field of Religious Education in South Korea

 

Partie II

De l’affaire à la cause inattendue : glissements du statut d’auteurs de crimes vers celui de victimes
From Case to Unexpected Cause: Shifts of Status between Crime Perpetrators and Victims

 

Arnaud Grivaud
De l’assassinat politique à la cause : l’homicide d’Abe Shinzō et l’émergence de la lutte contre les dérives sectaires au Japon
From Political Assassination to Political Cause: The Murder of Abe Shinzō and the Rise of Anti-Cult Movements in Japan

Zhang Laure
Violence et justice dans la Chine contemporaine : du scandale judiciable à l’événement politico-social
Violence and Justice in Contemporary China: From Judiciable Scandal to Politico-Social Event

Nguyen-Pochan Thi Thanh Phuong
L’affaire de Đồng Tâm : la mise en visibilité du conflit foncier dans l’espace public vietnamien
The Đồng Tâm Affair: Making Visible a Land Dispute in the Vietnamese Public Sphere

 

Partie III

De l’affaire à la cause inentendable : (in)capacités à mobiliser le public et la postérité
From Case to Unhearable Cause: (In)abilities to Mobilize Contemporary and Future Publics

 

César Castellvi
Quand la presse ne fait plus affaire : un regard sur le déclin de l’investigation politique dans les médias japonais
When Exposing a Scandal Changes Nothing: A Look at the Decline of Political Investigation in the Japanese Media

Lucas Humbert
Le rendez-vous manqué du « pauvre homme » et de la « grande affaire » : l’« Affaire He Xinyin » et la cause de la conversation philosophique dans le XVIe siècle chinois
The Missed Appointment of the “Poor Man” and the “Great Affair”: The “He Xinyin Affair” and the Cause of Philosophical Debate in 16th-century China

 

Damien de Blic
Regard extérieur
The View from Outside

 

César Castellvi

Quand la presse ne fait plus affaire : un regard sur le déclin de l’investigation politique dans les médias japonais

Cet article propose une réflexion sur la place des médias d’information dans la société japonaise contemporaine à partir du cas de la couverture des scandales politiques et de leur réception par le public. Il part d’un grand constat : alors que le public japonais semble particulièrement sceptique quant à la faculté des médias à surveiller le pouvoir, les journalistes japonais estiment au contraire qu’ils remplissent correctement cette mission. Que nous dit cet écart de perception ? Dans l’objectif de comprendre ce paradoxe, cette contribution analyse trois affaires emblématiques au cours desquelles des investigations journalistiques ont permis de dévoiler des scandales politiques. En partant du double point de vue du public et des journalistes, l’article identifie les indices d’une diminution de la capacité des médias d’information à « faire affaire », dans un contexte de transformation économique et de perte de légitimité de l’institution médiatique.

 

Arnaud Grivaud

De l’assassinat politique à la cause : l’homicide d’Abe Shinzō et l’émergence de la lutte contre les dérives sectaires au Japon

À la suite à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Abe Shinzō le 8 juillet 2022, une succession de révélations concernant les liens étroits entre le parti au pouvoir et la secte sud-coréenne Moon (Église de l’unification) a ouvert le débat sur la nécessité de renforcer l’arsenal législatif pour lutter contre les dérives sectaires. Cet article analyse le processus ayant permis à ce problème public de se frayer un chemin à l’agenda gouvernemental, dans un contexte où de nombreux législateurs étaient eux-mêmes mis en cause. La redistribution des rôles d’agresseurs, de complices et de victimes dans le traitement médiatique de l’affaire, ainsi que la mobilisation de victimes et l’activisme d’avocats militant sur cette question ont été déterminants pour légitimer la cause de la lutte antisecte. Néanmoins, la majorité parlementaire, contrainte de légiférer suite à l’irruption violente de cette thématique à l’agenda politique, s’est montrée réticente à adopter des mesures qu’elle jugeait trop radicales. L’opposition, partisane d’une approche plus globale et sévère, a accepté de soutenir cette réponse législative lacunaire, espérant, comme les victimes, de futures réformes en la matière.

 

Lucas Humbert

Le rendez-vous manqué du « pauvre homme » et de la « grande affaire » : l’« Affaire He Xinyin » et la cause de la conversation philosophique dans le XVIe siècle chinois

L’affaire en question est un épisode de l’histoire de la Chine des Ming impliquant le confucéen itinérant He Xinyin. Celui-ci, dans le contexte d’une proscription d’ampleur contre les académies et la libre pratique de l’exégèse, fut traqué et battu à mort pendant l’été 1579 sous la juridiction du « grand coordinateur » de la province du Huguang. Le scandale éclata lorsque le premier grand secrétaire (shoufu) Zhang Juzheng fut soupçonné, peu après son propre décès, d’avoir été le commanditaire de l’exécution de He Xinyin ; il prit une tournure singulière lorsque les penseurs Li Zhi et Geng Dingxiang en firent une matière à controverse, le premier soulignant la bassesse des fonctionnaires qui avaient exécuté la sanction, le second mettant en cause l’imprudence de He Xinyin : rivaux en philosophie, Li et Geng avaient eu en commun d’absoudre Zhang Juzheng en ramenant cette affaire à un problème d’ordre moral. Une telle interprétation des événements avait pour effet de reléguer dans l’oubli l’outrage infligé, pendant le ministériat de Zhang Juzheng, à la pratique de la « conversation philosophique » (jiangxue) en vogue dans les cercles confucéens du xvie siècle, et dans laquelle He Xinyin voyait le premier motif de son arrestation. Le présent article propose de remonter aux origines des malentendus et des silences accumulés autour de cette affaire.

 

Anne-Lise Mithout

L’affaire d’Onchōen : un mouvement au nom des droits des enfants placés en institution

« L’affaire de maltraitance d’Onchōen » (Onchōen gyakutai jiken) a créé une vive émotion au Japon à la fin des années 1990. Cette affaire liée à des faits de maltraitance dans un établissement de l’aide sociale à l’enfance a marqué une étape majeure dans le développement d’une mobilisation pour la défense des droits des enfants placés. Celui-ci s’inscrit dans le cadre plus large des mouvements pour les droits des enfants dont l’essor au Japon est considérable à cette période, avec la ratification de la Convention des Nations Unies sur les Droits de l’Enfant en 1994. L’originalité de ce mouvement tient au fait que, contrairement à la plupart des mouvements en faveur des droits des enfants, il émane d’autres acteurs que les parents des enfants concernés. Cet article analyse la mobilisation autour de cette affaire et le rôle joué par différents acteurs de la société civile, en particulier les avocats, pour défendre les droits d’enfants dont ils ne sont pas les représentants légaux. Il étudie la constitution de la mobilisation dans un cadre associatif, puis sa judiciarisation, et enfin sa contribution à une évolution de la législation.

 

Nguyen-Pochan Thi Thanh Phuong

L’affaire de Đồng Tâm : la mise en visibilité du conflit foncier dans l’espace public vietnamien

Le conflit foncier qui oppose les habitants du village de Đồng Tâm et les autorités d’Hanoi, a émergé comme une affaire dans l’espace public vietnamien depuis 2017. En nous appuyant sur le corpus constitué des 168 publications issues du site Bauxite Vietnam et des 81 articles de presse issus des médias officiels, notre étude s’efforce de montrer que, à la différence de certains scandales médiatico-politiques dans le passé, dans l’affaire de Đồng Tâm, la dénonciation publique dans les arènes numériques aurait transformé une contestation locale en un mouvement social en l’inscrivant dans la dynamique de la société civile, et contribuer de ce fait à démocratiser l’espace public. Nous contestons l’idée selon laquelle Internet affaiblit plus qu’il ne renforce les mouvements paysans dans les zones rurales puisqu’il permet aux autorités d’intervenir en « temps réel » et donc d’étouffer les mouvements dans l’œuf. Notre analyse se focalise également sur le travail de cadrage des médias populaires qui se révèle très fructueux pour alimenter le débat public sur les réseaux socio-numériques vietnamiens.

 

Rhee Jungsue

L’Affaire Kang Ŭi-sŏk  : un tournant décisif dans l’évolution de l’éducation religieuse en Corée du Sud

L’affaire de Kang Ŭi-sŏk, lycéen qui a dénoncé publiquement l’injustice autour de l’éducation religieuse obligatoire dispensée par le lycée confessionnel privé, Taegwang, est notamment une « grande cause » de la société sud-coréenne (Offenstadt and Van Damme, 2007), qui a provoqué un changement significatif de l’éducation religieuse à l’école (Ko, 2008). À travers cette étude, nous examinons les opérations qui ont accompagné la transformation de la plainte en une affaire (Boltanski, 2007), ainsi que les discours qui ont évolué au cours des procès, en relation avec les droits de l’Homme, le droit à la scolarité, et la notion de « discrimination religieuse ». Nous analysons le déroulement des procès judiciaires et les effets de l’affaire sur le domaine de l’éducation religieuse mais aussi sur la société sud-coréenne dans le temps long (Offenstadt & Van Damme, 2007). Nous explorons également les manœuvres concernant la question de comment chaque côté, le lycéen et l’école, se considère comme victime de l’enjeu injuste (Boltanski, 1990). Nous portons aussi une attention particulière aux contextes sociaux et politiques qui ont affecté la formation des débats de l’affaire Kang, tels que l’issue de la discrimination religieuse des fonctionnaires publics lors de l’accession au pouvoir du président Lee Myung-bak (Yi Myŏng-bak). Ainsi, cette étude sur l’affaire de Kang Ŭi-sŏk, singulière mais exemplaire, nous permet de mieux comprendre la complexité des valeurs et des normes de la liberté religieuse dans la société sud-coréenne au-delà de la dichotomie entre le séculier et le religieux (Boltanski, 1990).

 

Zhang Ning (Laure)

Violence et justice dans la Chine contemporaine : du scandale judiciable à l’événement politico-social


L’affaire Hu Wenhai est l’un des « incidents violents soudains » les plus célèbres en Chine au cours de la première décennie du XXIe siècle. Il s’agit également de l’un des cas d’homicide les plus controversés car le meurtrier est considéré comme un héros par la population. Cette étude propose de l’examiner à partir de trois constructions factuelles différentes de cette affaire, à savoir les « faits judiciaires » construits dans le jugement, les « faits sociaux » présentés dans les reportages et les enquêtes des médias ainsi que les débats publics pendant et après le procès et les « factums artistiques » construits dans le film de Jia Zhangke, dans le but d’explorer comment l’incident est devenu en événement historique significatif.

 

César Castellvi

When Exposing a Scandal Changes Nothing: A Look at the Decline of Political Investigation in the Japanese Media

This article examines the role of the news media in contemporary Japanese society, focusing on the coverage of political scandals and their reception by the audience. It starts from a key observation: while the Japanese people seem particularly skeptical about the media’s ability to scrutinize political power, Japanese journalists, on the contrary, feel that they are fulfilling this mission correctly. What does this gap in perception tell us? With the aim of understanding this paradox, this contribution analyzes three emblematic cases in which journalistic investigations have revealed political scandals over the past thirty years. Starting from the dual perspective of the audience and journalists, the article identifies signs of a decline in the news media’s ability to mobilize public opinion by exposing a scandal, in a context of economic transformation and loss of legitimacy for the media institution. 

 

Arnaud Grivaud

From Political Assassination to Political Cause: The Murder of Abe Shinzō and the Rise of Anti-Cult Movements in Japan

Following the assassination of former Prime Minister Abe Shinzō on 8 July 2022, a series of revelations concerning the close links between the ruling party and the South Korean Moon cult (Unification Church) launched a debate on the need to strengthen the legal arsenal to prevent religious abuse by cults. This article analyses the process that enabled this public issue to make its way onto the government agenda, in a context where many legislators were themselves under fire. The redistribution of the roles of offenders, accomplices and victims in the media coverage of the case, as well as the mobilisation of victims and the activism of lawyers involved in the issue, were decisive in legitimising the anti-cult cause. Nevertheless, the parliamentary majority, compelled to legislate following the violent eruption of this issue on the political agenda, was reluctant to adopt measures it deemed too radical. The opposition, in favour of a more comprehensive and severe approach, agreed to support this incomplete legislative response, hoping, like the victims, for future reforms in this area.

 

Lucas Humbert

The Missed Appointment of the “Poor Man” and the “Great Affair”: The “He Xinyin Affair” and the Cause of Philosophical Debate in 16th-Century China

 The case in question is an episode of Ming-dynasty Chinese history involving the itinerant Confucian scholar He Xinyin. During a large-scale suppression of private academies and independent exegetical practices, He Xinyin was pursued and beaten to death in the summer of 1579 under the jurisdiction of the “Grand Coordinator” of Huguang Province. The scandal erupted when Zhang Juzheng, Grand Secretary of the Ming Great Council, was posthumously suspected of having ordered He Xinyin’s execution. It took a singular turn when thinkers Li Zhi and Geng Dingxiang took it as a controversial subject, the former emphasizing the vileness of the mandarins who carried out the punishment as the latter condemned He Xinyin’s foolishness: though rivals in philosophy, both together absolved Zhang Juzheng by limiting the affair to a moral dilemma. Those readings contributed to relegating Zhang Juzheng’s affront to “philosophical debate” (jiangxue), a practice of informal exchange in use during 16th century Confucianism, which He Xinyin saw as the primary reason for his arrest. This article seeks to trace the origins of the accumulated misunderstandings and silences surrounding the case.


Anne-Lise Mithout

The “Onchōen Abuse Case: A Movement Advocating for the Rights of Children in Care

The “Onchōen abuse case” (Onchōen gyakutai jiken) caused a stir in Japan in the late 1990s. This case of abuse in a child welfare institution marked a major step in the emergence of a campaign to defend the rights of children in care. This mobilization was part of a broader movement for children’s rights, which was gaining considerable momentum in Japan at the time, with the ratification of the United Nations Convention on the Rights of the Child in 1994. Yet, unlike most children’s rights movements, it was led by actors other than the families of the children concerned. This article analyzes the mobilization around this case and the role played by various civil society actors, especially “cause lawyers”, in defending the rights of children for whom they are not the legal representatives. It examines how the mobilization came about as an association, then its judicialization, and finally its contribution to a change in legislation.

 

Nguyen-Pochan Thi Thanh Phuong

The Đồng Tâm Affair: Making Visible a Land Dispute in the Vietnamese Public Sphere

The land dispute between the inhabitants of Đồng Tâm village and the Hanoi authorities has emerged as an affair in the Vietnamese public sphere since 2017. Drawing on the corpus consisting of 168 publications from the Bauxite Vietnam website and 81 press articles from official media, our study endeavors to show that, unlike certain media-political scandals in the past, in the Đồng Tâm affair, public denunciation on digital arenas would have transformed a local protest into a social movement by inscribing it in the dynamics of civil society, thereby contributing to democratizing the public space. We challenge the idea that the Internet weakens rather than strengthens farmer movements in rural areas, since it enables the authorities to intervene in “real time” and thus nip the movements in the bud. Our analysis will also focus on the popular media’s framing of the Đồng Tâm affair, which is proving highly fruitful in fueling public debate on Vietnamese socio-digital networks.

 

Rhee Jungsue

The Kang Ŭi-sŏk Case: A Crucial Turning Point in the Field of Religious Education in South Korea

The affair of Kang Ŭi-sŏk, a high school student publicly denouncing injustice related to the compulsory religious education of his high school, Taegwang, is a “grande cause” of South Korean society (Offenstadt and Van Damme, 2007), which prompted a crucial change in the realm of religious education in schools (Ko, 2008). This article focuses on operations which initiate transformation of the complaint into an affair (Boltanski, 2007), as well as the discourses evolving through trials from 2005 to 2010, in relation with human rights, the right to education, and the notion of “religious discrimination.” It examines the unfolding processes, results and repercussions of this affair, in the field of religious education and in South Korean society, over an extended timespan (Offenstadt & Van Damme, 2007). It also explores the operations of how each side, the students and the school, identifies itself as a victim of an unfair dispute (Boltanski, 1990). This research investigates the social and political context which influenced the formulation of debates of this affair, such as the issue of public officials’ religious discrimination under the presidency of Lee Myung-bak (Yi Myŏng-bak). Thus, this research on this distinctive but exemplary case enables us a profound understanding of the intricate values and norms shaping religious freedom in South Korean society beyond the theoretical dichotomy between the secular and the religious (Boltanski, 1990).


Zhang Ning (Laure)

Violence and Justice in Contemporary China: From Judiciable Scandal to Politico-Social Event

The Hu Wenhai case is one of the most well-known “sudden violent incidents” in China during the first decade of the 21st century. It is also one of the most controversial homicide cases in which the main culprit is regarded as a folk hero. This study proposes to examine it from three different factual constructions of this case, namely the “judicial facts” constructed in the judgment, the “social facts” presented in media reports and scholars’ investigations and debates during and after the trial and the “artistic factums” constructed in Jia Zhangke’s film, with the aim of seeing how such an incident transforms into a significant historical event.


Introduction



Appréhender les affaires

au(x) prisme(s) des sciences sociales et humaines


Justine Guichard

Aux affaires, la langue française tend d’abord à accoler des épithètes : Socrate, Dreyfus, Carpentras, pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres. Elle leur associe également des verbes : on dit ainsi d’une affaire qu’elle éclate, retentit ou fait du bruit, autant de termes qui s’inscrivent dans le champ, pas seulement lexical, de l’audible. L’idée selon laquelle les affaires réverbèrent quelque chose de la société dans laquelle elles surviennent (à commencer par les normes qui y sont imposées et transgressées) a conduit nombre de chercheurs à s’intéresser à telle ou telle en particulier. Cette approche constitue l’une des deux grandes méthodes d’appréhension de notre objet qui seront ici évoquées : d’un côté, le paradigme de la trace cher à la microhistoire ; de l’autre, le paradigme de l’épreuve associé à la sociologie pragmatique. La présente introduction commencera par revenir sur ces deux modèles. Elle se posera ensuite la question de leur pertinence pour l’étude des sociétés d’Asie de l’Est à l’aune de ce que les contributions du numéro nous apprennent. Sera enfin examinée la terminologie, classique et moderne, à travers laquelle les affaires sont saisies dans les différents pays de cette aire.


La trace et l’épreuve

Théorisé par Carlo Ginzburg, le paradigme de la trace est aussi désigné par l’historien italien sous le nom de paradigme indiciaire, sémiotique ou cynégétique, en référence, respectivement, aux indices, aux signes et à la chasse 1. Ginzburg décèle en effet dans cette dernière activité « le geste peut-être le plus ancien de l’histoire intellectuelle du genre humain : celui du chasseur accroupi dans la boue qui scrute les traces de sa proie 2 ». Pareillement, la méthode d’interprétation déployée dans un ensemble de disciplines incluant la médecine hippocratique consiste à déchiffrer, à partir de « faits marginaux considérés comme révélateurs », une réalité plus vaste qui reste, sinon, opaque 3. Ainsi, « [c]e n’est qu’en observant attentivement et en enregistrant avec une extrême minutie tous les symptômes – affirmaient les disciples d’Hippocrate – qu’il est possible d’élaborer des histoires précises de maladies particulières : la maladie, en elle-même, est impossible à atteindre 4 ».


Si cette herméneutique des signes possède donc des origines lointaines, elle a été placée au cœur du modèle épistémologique qui s’est développé dans les sciences humaines à la fin du xixe siècle. Il s’agit en premier lieu de la méthode de la psychanalyse, « habilitée à deviner les choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés ou dont on ne tient pas compte », selon l’expression de Sigmund Freud 5, et de la méthode de l’histoire, dont la connaissance est pour Carlo Ginzburg « indirecte, indiciaire et conjecturale 6 ».


C’est précisément sur le mode du déchiffrement que sont étudiées quantité d’affaires, principalement – mais pas exclusivement – par les historiens à travers les archives judiciaires comme autant de traces donnant accès à un au-delà d’elles-mêmes. Leur analyse permet d’aller jusqu’à reconstituer les pratiques ou les mentalités qui, à une époque donnée, imprègnent une société – notamment ceux de ses segments sur lesquels le reste des sources jette un silence. Telle s’avère être la démarche adoptée par le fondateur de la microhistoire dans Le Fromage et les vers, le procès pour hérésie d’un meunier y devenant le reflet de tout un univers de croyances populaires dans la campagne frioulane du xvie siècle 7. Parmi les travaux pionniers, dans une veine similaire figure l’ouvrage de Jonathan Spence, The Death of Woman Wang, la condition de cette dernière et du comté de T’an-ch’eng laissant entrevoir les âpretés de l’existence dans la Chine rurale du xviie siècle 8.


Au sein du paradigme qui les assimile à des traces ou des indices, les affaires recèlent une force de révélation ou un potentiel de dévoilement de réalités sociales préexistantes. Leur usage à ce titre a connu un succès croissant depuis les années 1970, sans limitation à un espace – comme l’atteste l’élargissement, voire l’entrecroisement, des horizons – ni à une période – l’abondance de publications portant sur les deux derniers siècles faisant bien évidemment écho à celle des matériaux. Du côté de la microhistoire globale, il s’agit ainsi de « suivre […] en dehors d’un cadre strictement européen » non seulement « les êtres, les choses, les objets », mais également « les litiges » dont les « itinéraires et trajectoires sont envisagés comme des révélateurs de réseaux, de relations et de contacts » 9. Quant à l’histoire contemporaine, la forme médiatique du fait divers que maintes affaires prennent avec l’avènement de la presse de masse lui fournit « des informations, des aperçus sur des actions obscures, des catégories marginales, un quotidien caché qui échappe le plus souvent au regard » tout en indiquant « des seuils de sensibilité, des formes de représentation, des inquiétudes […] à l’œuvre dans la société et son discours » 10.


Par contraste, le paradigme de l’épreuve attribue au même objet une dimension d’indétermination ou un potentiel de bouleversement des réalités sociales instituées. Cette perspective est plus spécifiquement celle de la sociologie pragmatique. Courant initié entre autres par Luc Boltanski, il se propose de « suivre les acteurs au plus près 11 » afin d’analyser « ce dont les gens sont capables 12 ». Dans L’Amour et la justice comme compétences, Boltanski interroge en particulier les compétences critiques dont les individus sont dotés, soit leur capacité à dénoncer ce qu’ils vivent comme des injustices. C’est à ce titre qu’il entreprend de « constituer la forme affaire en tant que telle et de faire de l’affaire un concept de la sociologie 13 ».


Les affaires sont donc conçues comme des disputes ou des litiges qui peuvent présenter des formes et des enjeux très variés, mais qui ont en commun de mettre en jeu le sens de la justice, soit ce que les acteurs considèrent comme juste et injuste : « En effet, dans les affaires, c’est toujours de la justice qu’il est question même lorsque, comme c’est le plus souvent le cas, elles n’aboutissent pas devant l’appareil judiciaire. Dans une affaire, celui ou ceux qui protestent le font parce que leur sens de la justice a été offensé 14. »


Tout débute par une dénonciation, et plus précisément une dénonciation publique, de ce qui est perçu comme une injustice. Pour que celle-ci s’accompagne d’effets, « [l]e dénonciateur doit convaincre d’autres personnes, les associer à sa protestation, les mobiliser », soit opérer « des déplacements entre le “cas particulier” et l’“intérêt général”, le singulier et le collectif » 15. En découle une « exigence de dé-singularisation » qui passe par des procédés ou des manœuvres de généralisation 16. L’issue de ces opérations est toujours ouverte, d’où la notion d’épreuve qui renvoie à celle d’incertitude intrinsèque et de changement éventuel. Par conséquent, « au départ d’une affaire, nul ne peut dire a priori jusqu’où elle ira 17 ».


Plusieurs de ces points ont été approfondis par d’autres que Luc Boltanski : Élisabeth Claverie a étudié le processus de dé-singularisation à l’œuvre dans la constitution d’une affaire en cause, tandis que Damien de Blic et Cyril Lemieux ont examiné les différentes trajectoires qu’une dénonciation publique peut emprunter, allant du chemin de l’affaire à la voie du scandale.


Affaire, cause, scandale


Ces trois notions ont donc fait l’objet, ensemble et séparément, de plus amples élaborations. Dans L’Amour et la justice comme compétences, Boltanski regrettait l’absence « d’histoire systématique de la notion de cause comme forme sociale spécifique » en dehors des travaux de Claverie 18. L’anthropologue a repéré dans l’intervention de Voltaire pour réhabiliter Jean Calas, un protestant toulousain condamné à tort et à mort pour le meurtre de son fils, un moment d’« innovation critique 19 ». Survenue dans la seconde moitié du xviiie siècle, l’innovation en question a consisté pour le philosophe des Lumières à initier une nouvelle acception de la notion de cause « en l’émancipant de son contexte religieux », autrement dit, en « la laïcisant 20 ».


Selon Claverie, « [l]a notion de “Cause” ordonne le discours de Voltaire lorsqu’il s’adresse à ceux qu’il cherche à mobiliser : ils ne connaissent pas les Calas ; ce n’est pas eux qu’ils défendent 21 ». Par son « immense travail de construction critique », Voltaire accomplit une double transformation : celle de l’arène judiciaire, alors secrète, en arène publique et celle de Calas d’individu victime d’une erreur locale en représentant du genre humain dont la dignité a été atteinte 22. Il en résulte que « pour qu’il y ait Cause, il faut que soient défaits tous les liens ordinaires de l’intéressement de tous les protagonistes et que soient liées les personnes qu’on s’attendrait le moins à voir s’assembler, dans une définition nouvelle qui lie autrement universel et particulier 23 ».


Damien de Blic et Cyril Lemieux s’appuient pour leur part sur les analyses d’Élisabeth Claverie pour distinguer l’affaire du scandale. Dans « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique », paru au sein d’un numéro de Politix, les deux coordinateurs proposent l’idée selon laquelle l’affaire et le scandale partagent un même point de départ, à savoir la dénonciation publique d’une faute 24. Cette dénonciation peut ensuite connaître au moins « trois destins » : soit déboucher sur un non-scandale si la faute dénoncée reste sans réponse et se voit donc relativisée ; soit donner lieu à un scandale si la faute dénoncée suscite une réponse sous la forme d’une demande unanime de sanction, pour que le coupable désigné soit châtié ; soit se muer en affaire si la faute dénoncée se traduit par une réponse qui n’est pas unanime mais divisée, certains demandant que le coupable désigné soit châtié quand d’autres vont entrer en désaccord et renverser l’accusation, l’accusateur devenant l’accusé 25.


Mais l’affaire et le scandale ne se contentent pas d’être ainsi liés. Tous deux représentent de surcroît des épreuves plutôt que des traces. L’intérêt de les étudier ne réside donc pas dans leur appréhension en tant que révélateurs mais possibles transformateurs de la réalité. Comme l’expriment de Blic et Lemieux, l’approche de la sociologie pragmatique invite à passer « de la question “en quoi le scandale révèle-t-il un ordre préexistant ?” à des interrogations comme : “qu’est-ce que le scandale change dans les rapports sociaux ?”, “qu’est-ce qu’il transforme dans les façons d’agir, les fonctionnements institutionnels, les catégories et les habitudes de jugement ?”, “qu’est-ce qu’il fait ?” 26 ».


Les trois notions abordées dans cette section apparaissent à nouveau dans l’ouvrage collectif Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet sous la direction de Luc Boltanski, Élisabeth Claverie, Nicolas Offenstadt et Stéphane Van Damme 27. Le chapitre conclusif de Boltanski et Claverie reprend que le scandale et l’affaire renvoient à des dénonciations publiques, les unes unanimes, les autres non unanimes. Les deux auteurs complètent en ajoutant qu’en deçà du scandale grouille la rumeur ou le commérage, soit une dénonciation non publique, et qu’au-delà de l’affaire plane le risque de la guerre civile, lorsqu’un désaccord conduit à la rupture du sens moral commun entre les parties. Réunissant majoritairement sociologues et historiens, l’opus se clôt sur un appel : « Il faut espérer que ce programme se poursuivra et qu’il s’étendra en entraînant dans cette aventure des spécialistes d’aires culturelles non européennes et des anthropologues, en plus grand nombre 28. »


Contribution(s) présente(s)


Concernant l’Asie de l’Est, il est à noter qu’Isabelle Thireau et Hua Linshan d’un côté, Paul Jobin de l’autre, ont rejoint l’aventure. Les premiers ont examiné dans le cadre du numéro de Politix le scandale Sun Zhigang, un étudiant dont le décès à la suite de son arrestation par la police pour contrôle d’identité et de certificat de résidence provisoire a soulevé l’indignation collective en Chine au début des années 2000App 29. Le second a rédigé pour l’ouvrage collectif susmentionné un chapitre consacré à l’affaire de Minamata, du nom de la ville japonaise polluée au mercure par la firme chimique Chisso et de la maladie qui en a découlé dans les années 1950, conduisant les victimes à se mobiliser afin d’être reconnues comme telles par les autorités 30.


Le présent numéro entend également, quoique modestement, participer à ce programme comparatiste à travers les articles qu’il donne à lire. Bien que la plupart des auteurs et autrices ne se revendiquent ni du paradigme de la trace ni de celui de l’épreuve, tous se rapprochent de ce dernier dans la mesure où ils sont attentifs à reconstruire la trajectoire de dénonciations publiques. Celles-ci ont en commun de mettre en jeu des responsables institutionnels et politiques : autorités éducatives japonaises et sud-coréennes contemporaines pour Anne-Lise Mithout et Jung sue Rhee, premiers ministres nippons depuis la fin des années 1980 chez Arnaud Grivaud et César Castellvi, fonctionnaires vietnamiens et chinois d’aujourd’hui avec Thi Thanh Phuong Nguyen-Pochan et Laure Zhang ou d’hier avec Lucas Humbert, l’affaire qu’il analyse impliquant le premier grand secrétaire Zhang Juzheng vers la fin de la dynastie Ming (1368-1644).


Ces dénonciations sont portées par de multiples acteurs. Engagés dans le processus de constitution d’un cas en cause, ils s’emploient donc à y associer le plus grand nombre. Notons à ce titre un point de contraste intéressant entre le paradigme de la trace, pour lequel la généralisation du cas peut être endossée par le chercheur qui mène l’enquête, et le paradigme de l’épreuve, pour lequel la généralisation doit être réalisée par les acteurs qui visent à intéresser à leur combat d’autres qu’eux-mêmes. Les stratégies pour ce faire sont diverses, mais la publicisation dans les arènes médiatique et judiciaire s’avère charnière, même s’il ne suffit pas que des journalistes et avocats se saisissent d’une affaire pour qu’elle prenne.


Les opérations de dé-singularisation ne manquent jamais de surprendre lorsqu’elles s’accompagnent d’une inversion des culpabilités. Cette réversibilité des rôles, propre à l’affaire – comme exposé précédemment –, s’observe en l’occurrence dans plusieurs contextes, particulièrement ceux où des auteurs de violence en viennent à être perçus non comme des agresseurs mais des agressés. L’exemple le plus frappant n’est autre que celui de l’assassin de l’ancien Premier ministre Abe Shinzō, reconnu à la faveur d’un « glissement du cadrage médiatique » comme une victime de la secte Moon visée à travers Abe, lui-même et son parti figurant dès lors comme les complices de celle-ci 31.


Les dénonciations dont il est question ici sont cependant loin de toujours aboutir. Elles finissent par susciter une réponse source de changements, notamment législatifs, dans la longue et lente affaire de maltraitance d’Onchōen, un établissement de protection de l’enfance, sur laquelle se penche Anne-Lise Mithout, ainsi que dans l’affaire Kang Ŭi-sŏk, cet élève renvoyé par son lycée confessionnel privé pour avoir refusé d’assister aux cours de religion, dont traite Jung sue Rhee (Partie I : De l’affaire à la cause entendue).


À l’inverse, les effets engendrés apparaissent mitigés au-delà du retournement des statuts qui se joue dans l’affaire de l’assassinat d’Abe Shinzō éclairée par Arnaud Grivaud, l’affaire Hu Wenhai – du nom d’un villageois héroïsé dans sa vengeance sanglante contre les autorités – sur laquelle revient Laure Zhang et l’affaire du conflit foncier de Đồng Tâm opposant paysans et fonctionnaires locaux que détaille Thi Thanh Phuong Nguyen-Pochan (Partie II : De l’affaire à la cause inattendue).


La limite est atteinte avec l’affaire Moritomo Gakuen, n’ayant guère impacté le gouvernement du même Abe, par laquelle César Castellvi illustre la capacité déclinante des médias japonais à « engager le public autour d’une cause ou d’un problème en partant de la divulgation d’actes répréhensibles commis par des représentants politiques 32 » et l’affaire He Xinyin, un lettré confucéen dont l’exécution n’entraîna pas la réhabilitation posthume à laquelle il aspirait dans la Chine du xvie siècle comme le relate Lucas Humbert (Partie III : De l’affaire à la cause inentendable).


Les contributions que ce numéro réunit partagent enfin de s’ancrer dans la langue des objets qui y sont étudiés. Si la distinction entre l’« affaire » et le « scandale » est notamment reprise et travaillée par deux autrices (Jung sue Rhee et Thi Thanh Phuong Nguyen-Pochan), le choix des termes au sein des textes émane avant tout des sources elles-mêmes. Les deux sections suivantes se livrent donc à un détour par la terminologie classique et moderne qui sert à désigner les affaires dans les sociétés d’Asie de l’Est 33.


La terminologie classique


Dans les sources classiques, plusieurs termes monosyllabiques renvoient à la notion d’affaire tout en débordant cette dernière.

1. 事

事 (ch. shi/cor. sa/jap. ji/viet. sự) s’emploie traditionnellement non seulement pour tout type d’affaires mais également tout type d’événements, anodins ou de première importance. Il a entre autres donné dans les langues d’Asie orientale :

事故 shigu (ch.), sago (cor.), jiko (jap.), sự cố (viet.), soit accident ;

事件 shijian (ch.), sakkŏn 34 (cor.), jiken (jap.), sự kiện (viet.), soit événement, incident, affaire, un terme central sur lequel nous reviendrons dans le lexique moderne.


2. 案

案 (ch. an/cor. an/jap. an/viet. án) s’apparente à l’affaire judiciaire et figure, notamment dans les sources, précédé du nom de cette dernière. Le terme peut revêtir une dimension matérielle : c’est aussi le bureau physique du fonctionnaire et également les pièces ou les dossiers déposés sur la table du juge. Il apparaît par exemple dans :

案件 anjian (ch.), ankkŏn 35 (cor.), anken (jap.), án kiện (viet.), surtout employé en chinois à l’heure actuelle dans le sens d’affaire judiciaire comme il sera évoqué plus bas. Le terme existe en japonais et en coréen mais signifie la matière à discuter ou à débattre.


3. 獄

獄 (ch. yu/cor. ok/jap. ku/viet. ngục) désigne également l’affaire judiciaire, voire criminelle, et figure dans les sources précédé du nom de cette dernière. Les affaires associées à 獄 peuvent être plus importantes que celles associées à 案, comme en témoignent les exemples suivants :

文字獄 wenziyu, soit la grande inquisition littéraire du début xviiie siècle en Chine ;

安政の大獄 ansei no taigoku, soit la grande purge d’Ansei de 1858-1860 au Japon.

Il s’agit d’un terme très commun en Corée à l’époque du Chosŏn (1392-1897).

獄 possède également un autre sens, celui de prison. Il se retrouve dans :

監獄 jianyu (ch.), kamok (cor.), kangoku (jap.), giam ngục (viet.), soit prison ;

地獄 diyu (ch.), chiok (cor.), jigoku (jap.), địa ngục (viet.), soit les enfers.


4. 變

變 (ch. bian/cor. pyŏn/jap. hen/viet. biến) est un terme très fort, impliquant un changement fondamental dans l’ordre du monde. Il sert à indiquer des incidents d’importance, à dimension politique et/ou militaire, tel un complot ou une conspiration. Il a notamment donné :

事變 shibian (ch.), sabyŏn (cor.), jihen (jap.), sự biến (viet.), soit un incident dont la gravité est supérieure à 事件 (voir terminologie moderne).

Les exemples ci-dessous s’en font l’écho :

滿洲事變 manzhou shibian, soit l’incident de Mandchourie de 1931 ;

蘆溝橋事變 lugou qiao shibian, soit l’incident du Pont Marco Polo de 1937.


5. 亂

亂 (ch. luan/cor. ran/jap. ran/viet. loạn) correspond à un soulèvement illégitime et connote, par extension, le désordre. Il apparaît dans :

安史之亂 anshi zhi luan, soit la révolte d’An Lushan en 755-763 ;

壬辰倭亂 imjin waeran, soit l’invasion japonaise de la Corée en 1592-1598 ;

島原の乱 shimabara no ran, soit la révolte de Shimabara en 1637-1638.


Il a notamment donné dans les langues d’Asie orientale : 

變亂 bianluan (ch.), pyŏllan (cor.), henran (jap.), biến loạn (viet.), soit révolte, troubles, chaos.

La terminologie moderne


Dans le contexte moderne, quelques grands termes restent communs aux différents pays tandis que d’autres s’y révèlent spécifiques. Parmi les premiers, relevons :


1. 事件

事件 (ch. shijian/cor. sakkŏn/jap. jiken/viet. sự kiện) est composé de 事 (événement, incident, affaire comme évoqué dans la section précédente) et de 件 (classificateur utilisé pour dénombrer ces derniers). Il se rencontre partout, mais avec des nuances.


Son acception est double au Japon et en Corée, où il renvoie, d’une part, à ce qui est imprévu, inattendu et suscite l’intérêt, l’attention (soit un événement, un incident ou une affaire au sens large) et, d’autre part, à ce qui fait l’objet d’une action en justice (soit une affaire au sens restreint, à savoir judiciaire). Sa signification est plus univoque en Chine et au Vietnam où il correspond seulement à la première définition. D’autres termes y existent pour désigner l’affaire judiciaire : en chinois 案件 (anjian) qui s’utilise à l’écrit ou 案子 (anzi) à l’oral ; en vietnamien vụ án ou vụ việc.


Il est à noter que 事件 figure dans les sources classiques chinoises mais avec des acceptions très différentes, dont « fait concret » et « abats d’oiseaux et de quadrupèdes qui sont consommables » selon le dictionnaire étymologique intitulé L’Origine des mots (Ciyuan), citant des occurrences de l’époque des Song (960-1279) dans les deux cas. Dans son sens actuel, le terme date de la seconde moitié du xixe siècle. Il semble faire partie des vocables traduits au Japon de l’anglais à l’aide de morphèmes chinois. Le Grand dictionnaire de la langue japonaise (Nihon kokugo daijiten) repère les trois sens et dates d’apparition suivants : « business » (1867), « fait inattendu qui attire l’attention » (1870-1876) et « affaire judiciaire » (1890 dans le cadre du Code de procédure pénale).


2. 事變

事變 (ch. shibian/cor. sabyŏn/jap. jihen/viet. sự biến) est issu de la combinaison de deux termes qui désignent et débordent les affaires (voir terminologie classique). Il s’agit d’un mot commun aux différents pays mais employé en dehors du cadre judiciaire pour indiquer un incident, généralement diplomatique ou militaire, susceptible de mener à la guerre. Sa gravité est supérieure à 事件. Selon le Grand dictionnaire sino-japonais (Dai kanwa jiten) compilé par Morohashi Tetsuji, l’usage de 事變 est attesté dès l’Antiquité pour faire référence à des événements violents et disruptifs ou à des changements dans les affaires du monde.


3. 訴訟

訴訟 (ch. susong/cor. sosong/jap. soshō/viet. tố tụng) s’apparente à un terme commun au sein du cadre judiciaire. Il signifie procès, procédure, poursuite en justice, litige, contentieux. Il s’agit au Japon d’un mot ancien qui signifie porter plainte. Dans le sens judiciaire contemporain, celui de la procédure civile ou pénale, le terme apparaît pour la première fois en 1881 dans le Lexique philosophique (Tetsugaku jii). En Chine, on le retrouve déjà avec le sens de procès dans Les Entretiens de Confucius et le Livre des Han (Hanshu).


Bibliographie


Bertrand Romain et Calafat Guillaume (2018). « La microhistoire globale : affaire(s) à suivre ». Annales, vol. 73, no 1 : 3-18.


Blic Damien (de) et Lemieux Cyril (2005). « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique ». Politix, no 71(3) (« À l’épreuve du sandale ») : 9-38.


Boltanski Luc (1990). L’Amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action. Paris, Éditions Métailié.


Boltanski Luc, Claverie Élisabeth, Offenstadt Nicolas et Van Damme Stéphane (dir.) (2007). Affaires, scandales, grandes causes. De Socrate à Pinochet. Paris, Stock.


Boltanski Luc et Claverie Élisabeth (2007). « Du monde social en tant que scène d’un procès ». In Luc Boltanski et al. (dir.), Affaires, scandales, grandes causes. De Socrate à Pinochet. Paris, Stock : 395-452.


Claverie Élisabeth (1994). « Procès, affaire, cause. Voltaire et l’innovation critique ». Politix, vol. 7, no 26 : 76-85.


Ginzburg Carlo (2010 [1979]). « Traces : racines d’un paradigme indiciaire ». In Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire. Lagrasse, Verdier : 218-294.


Ginzburg Carlo (2019 [1976]). Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du xvie siècle. Paris, Flammarion.


Jobin Paul (2007). « L’affaire de Minamata (Japon), une affaire entre tragédie, mythe et catastrophe ». In Luc Boltanski et al. (dir.), Affaires, scandales, grandes causes. De Socrate à Pinochet. Paris, Éditions Stock : 277-306.


Perrot Michelle (1983). « Fait divers et histoire au xixe siècle ». Annales, vol. 38, no 4 : 911-919.


Spence Jonathan (1979). The Death of Woman Wang. New York, Penguin Books.


Thireau Isabelle et Hua Linshan (2005). « De l’épreuve publique à la reconnaissance d’un public : le scandale Sun Zhigang ». Politix, vol. 18, no 71 : 137-164.


Glossaire


Ciyuan 辭源


Dai kanwa jiten 大漢和辞典


Hanshu 漢書


Nihon kokugo daijiten 日本国語大辞典


Tetsugaku jii 哲学字意


  1. 1. Ginzburg 2010 [1979].
  2. 2. Ginzburg 2010 [1979] : 247.
  3. 3. Ginzburg 2010 [1979] : 230.
  4. 4. Ginzburg 2010 [1979] : 248.
  5. 5. Ginzburg 2010 [1979] : 226.
  6. 6. Ginzburg 2010 [1979] : 252.
  7. 7. Ginzburg 2019 [1976].
  8. 8. Spence 1979.
  9. 9. Bertrand et Calafat 2018 : 12.
  10. 10. Perrot 1983 : 917.
  11. 11. Boltanski 1990 : 57.
  12. 12. Boltanski 1990 : 110.
  13. 13. Boltanski 1990 : 17.
  14. 14. Boltanski 1990 : 20.
  15. 15. Boltanski 1990 : 226.
  16. 16. Boltanski 1990 : 280
  17. 17. Boltanski 1990 : 22.
  18. 18. Boltanski 1990 : 22.
  19. 19. Claverie 1994.
  20. 20. Claverie 1994 : 84.
  21. 21. Claverie 1994 : 83.
  22. 22. Claverie 1994 : 77.
  23. 23. Claverie 1994 : 84.
  24. 24. Blic (de) et Lemieux 2005.
  25. 25. Blic (de) et Lemieux 2005 : 16-17.
  26. 26. Blic (de) et Lemieux 2005 : 12.
  27. 27. Boltanski et al. 2007.
  28. 28. Boltanski et Claverie 2007 : 451-452.
  29. 29. Thireau et Hua 2005.
  30. 30. Jobin 2007.
  31. 31. Voir la contribution d’Arnaud Grivaud dans ce numéro.
  32. 32. Voir la contribution de César Castellvi dans ce numéro.
  33. 33. Ces deux sections terminologiques ont été rédigées grâce à l’indispensable concours de Pierre-Emmanuel Roux, Frédéric Constant et Isabelle Konuma que je remercie de leur précieuse aide. Toute erreur éventuelle y est mienne.
  34. 34. La romanisation sakŏn est également admise.
  35. 35. Idem pour ankŏn.

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Revue Extrême-Orient - Extrême-Occident
Nombre de pages : 232
Langue : français
À paraître le : 27/08/2026
EAN : 9782379246258
Première édition
CLIL : 4036 Asie
Illustration(s) : Non
Dimensions (Lxl) : 220×155 mm
Version papier
EAN : 9782379246258

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