Editorial
Ce numéro a pour objectif de questionner les rapports entre art contemporain et littérature. Ceux-ci semblent très fertiles au premier abord et il est facile de nommer un nombre important de collaborations, rencontres, influences et échanges entre écrivains et artistes plasticiens. Pourtant, quelle que soit la diversité des cas d’étude qu’une telle problématique est susceptible de générer, il est impossible d’échapper à une double interrogation critique.
Le premier aspect porte sur des caractéristiques internes aux domaines de l’art et de la littérature : comment penser les rapports entre le domaine des arts plastiques et celui des œuvres littéraires, dont le mode de fonctionnement et les unités de base sont radicalement différents ? À travers ce qui peut apparaître comme un problème purement technique, se dégagent des enjeux beaucoup plus importants, puisqu’une telle différenciation est constitutive d’une approche critique de leur relation.
Le deuxième aspect est relatif à un autre problème, qui est celui de la relation entre art et littérature dans et par la langue. Cette interrogation est d’autant plus importante que c’est le discours qui programme et détermine la perception sociale des œuvres indépendamment de leur nature. Si la langue est l’interprétant de tous les systèmes de signifiance, en fonction de quelles stratégies langagières, la relation entre art et littérature peut-elle être neutralisée, effacée, valorisée, réinventée ?
Ces questions engagent à sortir des grands principes flous sur le « dialogue des arts », afin d’essayer de voir plus précisément ce que sont les points d’achoppement, mais aussi les correspondances qui sont susceptibles de s’installer – parfois de manière très fugace – entre ces deux domaines. De fait, les articles réunis dans ce numéro permettent d’aborder les deux aspects qui viennent d’être énoncés.
Après une introduction de Satenik Bagdasarova, qui permet de revenir sur les questions abordées (et parfois non problématisées) dans les différents articles, la parole est donnée – au propre comme au figuré – à Emma Bourges qui s’intéresse à l’audiodescription à destination des personnes non-voyantes. Celles-ci ont en effet un rapport aux œuvres d’art très particulier, notamment pour ce qui est de la peinture, puisqu’il leur est difficile d’appréhender certaines sensations colorées, sans l’aide de descriptions verbales. Si certains cherchent à rendre ces descriptions aussi objectives que possible, en une quête qui peut sembler au bout du compte un peu absurde, d’autres font appel à une réflexion approfondie sur le pouvoir de visualisation inhérent au langage.
Les deux textes qui suivent s’interrogent sur les relations entre écrivains et pratiques issues de l’art contemporain. L’article d’Inès Juster part d’un récit de Don DeLillo où celui-ci traite d’une série de peintures que Gerhard Richter a consacrée à un épisode tragique de l’histoire allemande. L’ensemble se lit comme une forme d’emboitement : la disparition en prison des membres de la Fraction armée rouge en 1977 fait l’objet d’interprétations dans la presse de l’époque ; ces comptes rendus donnent lieu à une reprise par Richter, en une suite de peintures en partie floues ; les œuvres du peintre sont exposées au MoMA de New York ; enfin, un récit de Don DeLillo met en scène deux personnages au cœur de l’espace d’exposition. Le texte de l’article peut être vu à la fois comme une lecture singulière de ce mille-feuille et comme la production d’une nouvelle couche d’interprétation.
Le point de départ de Pierre-Olivier Pire est, quant à lui, La Robe blanche, un roman de Nathalie Léger consacré à une performance à l’issue malheureuse réalisée par l’artiste italienne Pippa Bacca. Là aussi, la lecture de l’œuvre est le fait d’un emboîtement : il y a la performance de l’artiste ; son interruption en raison de son meurtre ; les actions ultérieures du meurtrier ; la reprise de l’histoire dans la presse… Et enfin, les échos que rencontre cette histoire dans le récit en partie autobiographique que livre Nathalie Léger. Ici, comme dans l’œuvre de DeLillo, la question se pose évidemment du rôle joué par l’œuvre ; entre motif, prétexte à l’écriture et support d’identification.
La démarche de Patricia-Claude Tardif, dont nous publions le témoignage, peut être vue comme un mouvement en sens inverse. Ici, il ne s’agit pas de traiter l’œuvre plasticienne comme un faire-valoir de l’écrivain, mais plutôt de trouver dans des textes, le plus souvent littéraires et canoniques, des ressources matérielles permettant de développer une démarche plastique. Les textes de Maurice Leblanc ou Antoine de Saint-Exupéry sont ainsi recomposés en une forme visuelle, rendant compte d’un ensemble de caractères par paragraphes et d’une suite de lignes superposées, avant de donner lieu à la production d’une série d’œuvres de la part de l’autrice.
Un entretien proposé par Satenik Bagdasarova à Pascal Mougin permet de compléter le dossier.
Deux portfolios permettent d’avoir d’autres points de vue d’artistes sur les mêmes questions. Ceux du photographe Nicola Lo Calzo et de l’artiste canadien Rober Racine.
Jérôme Glicenstein
Avril 2026