Introduction
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Difficile de faire le portrait de celle qui fut vraisemblablement l’une des plus importantes personnalités du xxe siècle et qui, selon la formule de Josyane Savigneau, était une « femme plurielle ». (Savigneau 2011 : 91) Simone de Beauvoir elle-même, dans La Force des choses, se moquant des images qu’on avait pu forger d’elle, allant de l’« excentrique » à la « folle », écrivait que l’essentiel était qu’on la présente comme « anormale » (FCII, 495) et qu’on pouvait tout aussi bien être une « dévergondée cérébrale » qu’« une dame patronnesse vicelarde ».
Si Beauvoir se présente de façon provocatrice comme « anormale », c’est qu’elle est effectivement hors norme et difficilement réductible aux schémas figés et sclérosants. Loin de se laisser enfermer dans des catégories rigides, ce vif-argent s’invente continuellement en traversant un siècle qu’elle bouscule pour mieux l’enrichir. Cette passionnée qui « veu[t] tout de la vie » (LNA, 43) est une « héroïne » (Zelensky, in Kristeva, Fautrier, Fort et Strasser 2008 : 335) qui a « transcendé son destin », une aventurière qui s’est avancée « sur les terres inconnues », « explora[nt] ce que le monde offre au-delà des évidences » (Bras, Kail 2011 : 15), une femme qui « a montré à ses lectrices qu’elles pouvaient elles aussi tenter d’ouvrir la cage des préjugés qui les tenaient enfermées ». (Badinter, in Jeannelle et Lecarme-Tabone 2012 : 13) Il ne faut donc pas s’arrêter à sa « frêle apparence d’intellectuelle au turban » mais se fier à « la vivacité de sa plume et à la violente solidité de son esprit qui a ouvert une nouvelle ère ». (Kristeva, in Kristeva, Fautrier, Fort et Strasser 2008 : 12)
C’est cette figure à la fois atypique et mythique que ce petit livre se propose de présenter. Nous allons explorer « le phénomène Beauvoir » (Kandel 2002 : 94) pour essayer d’en comprendre le fonctionnement, en nous plongeant dans cette « configuration tout à fait unique, où chacune des facettes de l’œuvre et de la personne tant publique que privée sont liées, où chacune ne prend son sens que dans sa relation à toutes les autres ».
Simone de Beauvoir, cette infatigable travailleuse qui ne voit dans les vacances qu’une manière de « travailler ailleurs », s’est révélée une véritable passionaria de l’écriture, multipliant les publications, brèves ou longues, sous toutes les formes possibles. Tour à tour philosophe, écrivain, essayiste, militante, celle qu’on appelle le Castor n’a eu de cesse de se mettre à sa table de travail et de rédiger, encore et encore. Elle offre ainsi à la pensée contemporaine certaines de ses plus stimulantes assises. Elle offre également à tous ceux qui veulent se plonger dans son entreprise d’écriture à la première personne une somme mémoriale incomparable, témoin qu’elle fut d’un siècle parcouru quasiment de fond en comble, spatialement mais aussi géographiquement. Elle offre enfin à ses lecteurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain, de belles pages de littérature qui ne demandent qu’à être redécouvertes.
Avant de partir à la conquête de l’œuvre beauvoirienne, le premier chapitre de ce volume propose une rapide biographie de l’auteur, tant « on ne peut […] parler de Simone de Beauvoir sans donner des dates », le Castor « ayant toujours été obsédée du temps réel. Le temps du journal, le temps de nos artères, le temps des injustices et des révoltes, le temps des catastrophes et des espoirs, le temps des amours, des voyages et des cicatrices, le temps qui ne s’arrête jamais qui passe, ne passe pas, s’accélère et vous laisse au tapis, fourbue et flouée ». (Brisac, in Kristeva, Fautrier, Fort et Strasser 2008 : 58) Dans le deuxième chapitre, certaines personnes clés de la « constellation beauvoirienne », brièvement croisées dans le parcours biographique, sont présentées de façon plus approfondie. Après ce tour d’horizon biographique et humain, le chapitre suivant se concentre davantage sur l’œuvre en montrant à quel point l’activité scripturale est ancienne chez Beauvoir et s’ancre en elle dès l’enfance. Les deux sections suivantes permettent alors d’entrer de plain-pied dans les écrits du Castor : romanesques tout d’abord, autobiographiques ensuite, chacun des chapitres prenant en charge une de ces dimensions. À mi-chemin entre l’écriture de soi et l’essai, les écrits de voyages sont au cœur du chapitre suivant qui permet de faire la transition vers les écrits plus théoriques. Ceux-ci sont ainsi abordés dans l’avant-dernier chapitre, centré sur la pensée critique de l’auteur (que ce soit sous la forme de l’article, de la préface ou de l’essai). L’essai le plus connu, Le Deuxième Sexe, est analysé dans le dernier chapitre qui examine également le rôle de Beauvoir dans le féminisme et ses liens avec les féministes.
Le parti pris de cet ouvrage a été de faire entendre la voix de Simone de Beauvoir en la citant fréquemment pour la faire résonner dans un texte d’accompagnement analytique qui tout à la fois la mette en situation, l’explique et la fasse connaître. Cet ouvrage, s’il s’appuie sur la critique beauvoirienne récente (qui n’a cessé de s’enrichir grâce aux colloques et publications du centenaire de la naissance, aux numéros spéciaux de revues et par l’effort soutenu d’associations comme la Simone de Beauvoir Society de Yolanda Patterson), a surtout pour ambition de faire entrer dans la ronde beauvoirienne de nouveaux lecteurs : toutes celles et tous ceux qui veulent découvrir le monde, la force de réflexion et la puissance d’écriture d’une femme engagée qui nous « aide à vivre » (Adler 2008 : 145) en nous offrant sa vie et sa pensée.