Aline Durand
La résilience des formations végétales après le passage du feu : paysages et systèmes agraires de la haute montagne sud-alpine (VIIIe-XIIIe siècle)
La résilience écologique se définit comme la capacité d’un système vivant à retrouver sa stabilité après une perturbation externe sans modifier sa structure qualitative. Dans la haute montagne sud-alpine médiévale, le feu constituait un outil de gestion maîtrisé des paysages et des systèmes agraires. Les données paléoenvironnementales, telles que les micro-charbons et les pollens, attestent d’une occupation humaine intense liée à un usage périodique de l’incendie pour ouvrir le milieu. Le traité de Pierre de Crescent (XIIIe siècle) offre une description technique de ces pratiques ancrées dans la réalité rurale. L’agronome détaille l’usage du feu pour le seigle, céréale adaptée au froid, selon deux modalités : l’écobuage repose sur la combustion de mottes de gazon séchées pour fertiliser le sol avant un repos de huit ans favorisant le pâturage ; le système du pré-bois consiste à brûler les branchages après élagage tout en préservant les arbres sur pied pour le fourrage et le bois. Ces techniques ne sont pas de simples défrichements mais des systèmes herbagers pérennes où la céréaliculture est secondaire. En exploitant la résilience des formations végétales, les sociétés médiévales ont adapté leurs besoins pastoraux aux contraintes de l’altitude. Cette gestion révèle une connaissance naturaliste approfondie assurant l’équilibre entre l’exploitation humaine et le renouvellement naturel des ressources alpines.
Miriam Parra
Communautés et résilience communautaire à la frontière méridionale de la Couronne d’Aragon (XIIIe-XVe siècle)
Cet article porte sur la gestion des biens communaux dans le sud du royaume de Valence entre le XIIIe et le XVe siècles, un territoire marqué par une longue période d’incertitude juridictionnelle résultant de la conquête, de la redéfinition des frontières et de la situation frontalière avec le royaume de Murcie et le royaume nasride de Grenade. Dans un contexte marqué par une violence récurrente, le chevauchement des droits et la pression sur les ressources, les communautés rurales ont su développer des stratégies d’adaptation visant à garantir la continuité de leurs économies. L’étude des activités telles que la paissance du bétail, la récolte de la « grana » et la surveillance des montagnes et des marais montre que les communaux n’étaient pas des espaces statiques ni de simples foyers de conflit, mais des domaines dynamiques de négociation, de régulation flexible et d’apprentissage collectif. À partir d’une application critique et contextualisée du concept de résilience, ces pratiques peuvent être interprétées comme des réponses destinées à pallier la vulnérabilité structurelle. L’analyse souligne également les limites de cette résilience, conditionnées par les relations de pouvoir et les processus de privatisation, et propose de repenser la frontière comme un espace socio-écologique d’adaptation et de réorganisation plutôt que comme une ligne de séparation politique fixe.
Giulia Arrighetti, Paolo Grillo
De l’éruption du volcan Samalas à la « tempête de la Maddalena » : infrastructures et gestion des aléas climatiques entre la Lombardie et le Piémont (1257-1342)
L’article analyse la gestion du risque hydraulique entre la Lombardie et le Piémont aux XIIIe et XIVe siècles, une période marquée par une forte variabilité climatique. À travers l’étude des statuts urbains et des comptes des châtellenies savoyardes, il examine la réaction des sociétés médiévales face aux événements extrêmes, des conséquences de l’éruption du Samalas à l’inondation de la Sainte-Madeleine en 1342. La recherche met en évidence des stratégies de résilience dynamiques, fondées sur l’entretien des infrastructures et sur des pratiques de réponse collectives ayant mené à l’émergence d’une véritable culture de la gestion des catastrophes.
Hugo Vidon, Louise Gentil
S’adapter à l’aléa ? Aménager les eaux dans la plaine du Pô, XIIe-XIIIe siècles
La plaine du Pô, en Italie du Nord, est marquée par l’omniprésence de l’eau et l’ancienneté des aménagements anthropiques mis en place pour la canaliser et l’utiliser. Quand ces derniers connaissent un nouvel essor aux XIIe et XIIIe siècles, les communautés locales sont confrontées depuis très longtemps aux aléas hydrauliques que sont les inondations et mettent en place de nombreuses stratégies pour s’y adapter. Celles-ci suivent une double temporalité. Avant l’aléa, elles visent plutôt à prévoir et empêcher les destructions et les conflits causés par une future crue, notamment dans le cadre des contrats agraires. Une fois celle-ci survenue, l’objectif, surtout pour les seigneuries urbaines ou monastiques, est de tirer profit de la réorganisation de la société et des aménagements. Ces temps sont ceux d’une renégociation des rapports de force, au profit des institutions dominantes, par le biais des procès ou des statuts. Plus que la résilience de sociétés confrontées à une « catastrophe » inéluctable, d’ailleurs presque jamais décrite comme telle, sont documentées les capacités de prévision et d’organisation des acteurs médiévaux. L’usage volontariste des moments de crue pour imposer ou modifier un ordre social a favorisé l’essor de modalités de gouvernement qui associent usages collectifs et renforcement des nouvelles seigneuries dans les années 1200.
Dario Canzian
Changement climatique, interventions environnementales, formes d’adaptation et résilience en Vénétie entre le milieu du XIIIe et le XVe siècle : une question ouverte
Cet essai porte sur la réponse des communautés urbaines et rurales du territoire vénitien face aux changements climatiques qui affectèrent cet espace entre le milieu du XIIIe siècle et le milieu du XIVe siècle. Les sources utilisées sont principalement des sources écrites, en grande partie de nature historiographique ou normative. Étant donné qu’il s’agit d’un territoire soumis, dès le début du XIIIe siècle, au contrôle des institutions urbaines de référence, un aperçu rapide des changements politiques qui touchèrent les principaux centres urbains de la région (Padoue, Vérone, Trévise, Venise) est nécessaire afin de vérifier si ceux-ci entraînèrent des modifications dans les modalités de gestion des aménagements hydrologiques et des défenses contre les catastrophes naturelles. Ensuite, un approfondissement est consacré à l’évaluation des événements climatiques significatifs et des crises d’approvisionnement survenues durant la période considérée, afin d’en comprendre la portée et d’identifier les éventuelles mesures adoptées. Enfin sont évaluées les modalités d’adaptation-résilience-antifragilité mises en œuvre surtout par les autorités urbaines, en particulier dans le territoire dépendant, à travers des dispositions normatives (notamment dans le cas de Padoue), grâce auxquelles on peut parler d’une « résilience normative ».
Tim Soens
Accommodation : la résilience au Moyen Âge
Peut-on mobiliser le concept de résilience pour analyser la manière dont les sociétés médiévales faisaient face aux aléas naturels ? La résilience est souvent définie comme la capacité d’adaptation à la suite de catastrophes ou de « chocs » de nature diverse. Or, la société médiévale ne percevait pas les aléas naturels comme des chocs extérieurs appelant une réponse exceptionnelle. Ces phénomènes étaient au contraire considérés comme inévitables, voire attendus, et tant la société que les paysages étaient organisés de manière à en limiter les effets. Lorsque ces aléas survenaient, ils étaient avant tout absorbés, c’est-à-dire gérés au moyen de routines et de pratiques ordinaires. Cet article propose dès lors le concept d’« accommodation » comme une déclinaison de la résilience mieux adaptée au contexte médiéval. L’accommodation est définie comme une coexistence durable avec des extrêmes naturels récurrents, dont l’impact est absorbé par les institutions et les pratiques habituelles, avec une perturbation minimale de la vie quotidienne.
Arnaud Lestremau
Un « regard masculin » : les stéréotypes féminins dans la Chronique anglo-saxonne
Les auteurs des documents médiévaux sont très souvent des hommes et ceci a une incidence plausible sur la façon dont les femmes sont représentées. L’objectif de l’article est de montrer certaines de ces représentations dans la Chronique anglo-saxonne, monument de l’historiographie insulaire aux époques anglo-saxonne et anglo-normande. Les rôles massivement attribués aux rares femmes du document sont des rôles familiaux traditionnels. Bien souvent concaténés, ils présentent les femmes comme des personnes relationnelles, à la fois objets d’échanges et moyens d’une alliance. Ceci permet de les décrire en partie comme des femmes-trophées et surtout comme des êtres vulnérables, du fait de leur valeur intrinsèque ou de leur position ambiguë entre plusieurs groupes, et du fait des vicissitudes politiques ou des guerres qui menacent les hommes auxquels elles sont liées.