Presses Universitaires de Vincennes

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La pensée a-t-elle un style ?
  • Auteur(s) : Mathilde Vallespir
  • Collection : La Philosophie hors de soi
  • Nombre de pages : 382
  • Langues : Française
  • Paru le : 09/03/2022
  • EAN : 9782379242182
  • Caractéristiques
    • Support : Livre broché
    • ISSN : 0993-7188
    • CLIL : 3133 Philosophie contemporaine
    • ISBN-10 :
    • ISBN-13 : 978-2-37924-218-2
    • EAN-13 : 9782379242182
    • Format : 137x220mm
    • Poids : 532g
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 09/03/2022
    •  
    • Support : PDF
    • ISBN-13 : 978-2-37924-219-9
    • EAN-13 : 9782379242199
    • Taille : 3 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 09/03/2022
    •  
    • Support : ePub
    • ISBN-13 : 978-2-37924-220-5
    • EAN-13 : 9782379242205
    • Taille : 2 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 09/03/2022
    •  
    • Support : pack ePub + PDF
    • ISBN-13 : 978-2-37924-221-2
    • EAN-13 : 9782379242212
    • Taille : 1 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Non
    • Paru le : 09/03/2022
    •  

La pensée a-t-elle un style ?

Deleuze, Derrida, Lyotard

Que fait le style à la pensée ? Le livre répond à cette question en proposant une lecture stylistique de textes philosophiques (dont ceux de Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard) qui partagent une fin : renouveler la pensée par leur style.

 Si la philosophie qui s’est développée en France dans les années 1970 autour de Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard constitue un objet d’étude dans le champ de la philosophie, elle l’a été beaucoup moins dans celui de la stylistique. Or, ces pensées se fixent pour fin, de renouveler la pensée à partir de leur écriture ou de leur style. Le livre propose de prendre au mot et au sérieux ces philosophes et de comprendre, par une plongée au cœur de leurs textes, la façon dont ils ont opéré une telle reconfiguration de la pensée philosophique. 

Auteur(s) :
Mathilde Vallespir

SommaireRésuméExtrait(s)Collection/Abonnement

Mots-clés : Deleuze (Gilles) | Derrida (Jacques) | Écriture | Lyotard (Jean-François) | Philosophie | Style | Stylistique du texte philosophique

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Sommaire

Un nouveau style pour la philosophie                                                


Chapitre 1.
Contexte et polémicité                                                                       

Chapitre 2.
Logos, signe, concept                                                                          

Chapitre 3.
La métaphore : du concept au texte (et retour)                          

Chapitre 4.
La prédication en question                                                             

Chapitre 5.
Altération et renouvellement des patrons discursifs philosophiques                                           

Une crise sans retour                                                                        

 

Bibliographie                                                                                      

Index nominum                                                                                 

Résumé

Que nous dit le style d’un philosophe sur sa pensée ? Que fait le style à la pensée ? Ces questions se posent avec une acuité particulière au tournant des années 1970 en France. Sur fond d’une vivacité inédite d’échanges entre littérature, linguistique et philosophie voit le jour un ensemble d’œuvres philosophiques dont celles de Derrida, Lyotard, Deleuze et Guattari sont exemplaires, qui partagent l’ambition de reconfigurer le logos par leur style. C’est à partir de ce style que l’ouvrage se propose de saisir ce geste philosophique. Invitant à une plongée dans ces œuvres qu’il analyse d’un point de vue pragmatique, linguistique et rhétorique, il entend ainsi dévoiler en quoi le style comme lieu vif du texte est la condition même d’une réinvention de la philosophie. On voudrait, par ce pas de côté méthodologique et disciplinaire, aider à lire autrement les textes philosophiques.

Maîtresse de conférences en stylistique et sémiotique comparée à Sorbonne Université, Mathilde Vallespir est l’autrice de Lire, écouter, exorciser la guerre. Essai de sémiotique comparée (Paris, Honoré Champion, 2012) et de travaux sur l’écriture de la philosophie, dont Lire Derrida ? Autour d’Éperons. Les Styles de Nietzsche, en collaboration avec Dominique Maingueneau (Limoges, Lambert-Lucas, 2015).

Abstract

Extrait(s)

Introduction
Mathilde Vallespir


Un nouveau style pour la philosophie

1. 68, et après

Que reste-t-il de la philosophie des années 1960-1970 ? Que reste-t-il aujourd’hui de Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Félix Guattari 1, Jean-François Lyotard, pour ne citer qu’eux ? En constatant leur absence dans des ouvrages qui, au début du xxie siècle, prétendent rendre compte des grands jalons de la pensée française du xxe siècle, tels que le Panorama des idées philosophiques 2, en remarquant de même l’oblitération de Deleuze dans La Philosophie en France aujourd’hui 3, on pourrait les croire oubliés. Mais la consultation d’archives de journaux datant de ces quinze dernières années, qui nous confronte aux paroles d’autres philosophes à leur sujet, nous convainc du contraire. Ainsi, Alain Finkielkraut, à l’occasion du décès de Derrida, en 2004, déclare-t-il dans L’Arche :

Derrida était un immense lecteur. Malheureusement il a aussi été autre chose : un gourou planétaire, le penseur préféré du « colloque mondial ». Comment est-il devenu ce gourou ? En radicalisant la pensée de Levinas, en renchérissant sur les hyperboles de cette pensée. Levinas, c’est le penseur de la démesure éthique mais, en même temps, c’est celui qui fait de la philosophie la sagesse de l’amour : il faut de la modération à l’amour. Derrida s’émancipe de cette modération. C’est en quelque sorte le philosophe qui réintroduit l’amour en politique au travers de ce qu’il appelle l’« hospitalité inconditionnelle ». Il est devenu le philosophe des sans-papiers et la grande référence du militantisme compassionnel. Or, ça, c’est le mal français, et un mal, hélas, qui s’exporte très bien. Les maîtres à penser français sont, depuis Sartre, des maîtres à ne pas penser. Des maîtres à simplifier, à mélodramatiser, à infantiliser tous les bac +12. Après Sartre, il y a eu Foucault. Après Foucault, il y a eu Bourdieu. Après Bourdieu, il y a eu Derrida. Tous, sauf Bourdieu, sont des penseurs originaux ; mais tous sont aimés pour ce que leurs engagements ont de facilement manichéen et de rigoureusement interchangeable 4.

Si, avant ce passage, la chronique commence par une marque de reconnaissance à l’égard de Derrida pour avoir écrit « Violence et métaphysique 5 », si, donc, ce sont apparemment les usages et surtout les mésusages sociétaux de ces philosophes qui font d’eux des gourous, la charge n’est toutefois pas mince, et l’opposition entre un Levinas modéré et un Derrida radical, de même que les désignations de « philosophe des sans-papiers », comme l’expression de « maîtres à ne pas penser », semblent bien orienter l’accusation contre les philosophes eux-mêmes – leur pensée prêtant à cet usage sociétal et donc menant à leur mutation en « gourous » ou « maîtres à ne pas penser » – sans même que l’on s’attarde sur la condamnation de Bourdieu. On pourrait mentionner d’autres discours assez proches de celui d’Alain Finkielkraut, dont ce constat de Yannick Jaffré : « La déconstruction restera dans l’histoire de la pensée européenne comme le symptôme d’une dépression passagère 6. »

Loin d’être oubliés, ces philosophes paraissent donc honnis. Qu’a donc fait Derrida, et la philosophie des années 1960 qu’apparemment il suffit à incarner, à une certaine communauté de philosophes, ou plutôt, que représente cette philosophie aux yeux des autres philosophes pour que, encore des décennies plus tard, ceux-ci en jugent de manière si violente, en la dévaluant avec tant de passion et de haine ? La presse s’étonne d’une telle violence, comme en témoigne un article de Jean-Emmanuel Ducoin dans L’Humanité, qui, citant les propos de Finkielkraut précédemment évoqués, s’en dit « stupéfait 7 ». De même, Nicolas Truong, dans Le Monde du 24 juillet 2015, exprime la nécessité de se livrer à une réévaluation de ces pensées : « Même si la pensée 68 est une construction a posteriori […], son examen demeure un impératif, tant les querelles à son endroit sont encore vives 8. »

Cette catégorie de « pensée 68 », que l’on doit à Luc Ferry et Alain Renaut 9 (nous y reviendrons) désigne une génération de philosophes autrement qualifiée de « french theory » aux États-Unis 10, et beaucoup plus récemment, de « moment philosophique des années 1960 11 » par Frédéric Worms. Il importe de mesurer l’abîme existant entre ces différentes dénominations, et en particulier entre celle de « pensée 68 » et de « moment philosophique des années 1960 ». Parler de la « pensée 68 » en 1988, c’était enterrer ses représentants dans une historicité caduque, moment d’illusion politique avec lequel Luc Ferry et Alain Renaut prétendaient alors rompre en annonçant le retour d’un humanisme contre lequel ces dits « penseurs 68 » étaient accusés de s’être construits. Près de trente ans plus tard, Frédéric Worms se défend d’apparier ces pensées aux événements de 1968 : « Il ne s’agira en rien de réduire ce moment à une date et ce problème à un mot d’ordre, dans une quelconque “pensée 68 12”. » Il en propose une saisie plus large : « le moment philosophique des années 1960 » s’étend « de 1960 (non sans être anticipé dans des ouvrages antérieurs) jusqu’au début des années 1980 (non sans se poursuivre, bien sûr, au-delà, dans des ouvrages souvent majeurs) » 13. En délestant la philosophie ainsi désignée de toute dimension polémique, et en particulier de l’accusation morale d’anti-humanisme dont l’avaient chargée Luc Ferry et Alain Renaut, Frédéric Worms s’autorise à en proposer une caractérisation philosophique, en réinsérant ce moment dans son histoire pour en saisir toute la complexité et les nuances internes.

Pour autant, l’ouvrage de Luc Ferry et Alain Renaut ne fut pas sans mérite. Quelle qu’en soit la nature polémique 14, il permit « de baliser un champ d’étude, auquel les auteurs de ce livre reconnaissent peut-être une continuité et une clôture illusoires, mais que, avant eux, on ne considérait que de manière dispersée, sans cette perspective d’ensemble dont ils esquissent les grandes lignes 15 », comme Pierre Macherey le souligne. Est ainsi pensée l’unité possible d’une génération représentée par Derrida, Foucault, Bourdieu et Lacan, mais également Deleuze, Lyotard ou Althusser 16. Le second mérite que nous lui reconnaîtrions est d’avoir identifié la dynamique centrifuge propre à cette philosophie, sa tension vers son dehors, ce qui serait littérature 17, et de reconnaître par-là « un style » à cette génération de philosophes 18. Ce style n’est cependant ici envisagé qu’en mauvaise part, comme « effet de style », prétention ou geste ostentatoire invalidants et propres à détourner ces œuvres d’une véritable pensée. Une telle reconnaissance a donc pour rôle ici d’exclure ces « philosophistes » de la sphère de la philosophie, la pensée de Derrida étant ainsi réduite à une « mise en œuvre littéraire » de la pensée de Heidegger.

On connaît les présupposés d’une telle distinction entre style et pensée, ainsi que sa rançon disciplinaire, la scission entre littérature et philosophie. Lui est sous-jacent un clivage entre pensée et écriture, pensée et langue, la philosophie exprimant la première, le style n’en étant qu’une forme contingente. Une telle conception, supposant une frontière infrangible entre écriture et pensée, est héritière d’un certain idéalisme classique pour lequel, comme le rappelle Nanine Charbonnel 19, le langage a pour vocation d’être transparent afin d’exprimer au plus près la pensée. La langue du philosophe serait ainsi définie comme

la langue, le Logos, la Logique de l’être, du Vrai du Bien du Beau, de l’Absolu, de l’Un : de cet Intelligible qui s’entend de soi-même dans son identité à soi et répond ainsi de soi à soi ; telle serait la langue des idées, la langue idéale, en idée, cette « grammaire pure », la langue de la science, non pas la langue qui dit la vérité mais le véridique se manifestant, se révélant, dont le philosophe parlant ne serait finalement que l’appariteur, le présentateur, le porte-parole qui s’esquive devant ce qu’il fait apparaître, le discours de la Chose même, en elle-même 20.

Cette langue entendue comme révélation du Vrai, dont la description au conditionnel suffit ici à pointer le caractère irréel, répond, selon Jean-Luc Nancy, à la « volonté philosophique d’un discours par excellence sans style 21 ». Or, la linguistique 22, l’analyse du discours et auparavant, la sémiotique saussurienne comme hjelmslévienne 23, de même que la philosophie elle-même 24 l’ont bien mis en évidence : une telle conception du langage comme simple véhicule de la pensée relève du mythe ou de la fiction. La langue dans laquelle est écrite la philosophie n’est pas extérieure à celle-ci et n’en est nullement le « déchet empirique 25 » ; elle en constitue la matière et la conditionne. Ainsi, comme le rappelle Frédéric Cossutta :

Quand bien même on suppose possible une réduction de la philosophie à certaines séquences démonstratives susceptibles d’être transposées dans le cadre des écritures symboliques de la logique formelle, il n’en reste pas moins que les philosophies s’élaborent dans l’épaisseur d’une langue 26.

Comprendre cette langue, dans les différents champs de détermination qu’elle admet (historiques, discursifs, interdiscursifs et pragmatiques, génériques, typologiques), et comprendre la façon dont s’articulent au sein de cette langue ces différentes déterminations constitue un véritable objet d’investigation, et un accès à la compréhension du discours philosophique. Frédéric Cossutta voit dans cette démarche la garantie de pouvoir s’abstraire autant que possible des systèmes mis en œuvre dans les textes philosophiques qui, « prisonniers de perspectives doctrinales singulières, […] ne peuvent penser dans sa généralité la question de la forme de l’expression du philosophique 27 ».

Nous proposons donc ici, à rebours de toute conception idéaliste, de prendre au sérieux cette langue de la philosophie, de tenter d’en comprendre les raisons d’être et les conditions de possibilité. On souhaite ainsi prêter l’oreille à ce que Patrice Maniglier qualifie, plus de trente ans après Luc Ferry et Alain Renaut et en en inversant la valeur axiologique, de « langage philosophique inouï », et dont il vante « l’inventivité stylistique 28 ». Car l’écriture philosophique de ce moment des années 1960 manifeste un tournant dans la façon de penser, de philosopher de ce (grand) dernier quart du xxe siècle, qui serait plus largement à réinscrire dans ce que l’on pourrait qualifier de « mutation » de la raison. Cette mutation de la raison ou du logos, à l’œuvre dans divers champs de la production sémiotique de l’époque, entre autres littéraire, musicale, chorégraphique 29, nous semble trouver dans le champ philosophique un lieu de manifestation particulièrement propice. En effet, selon Dominique Maingueneau et Frédéric Cossutta, la philosophie est « auto-constituante », c’est-à-dire propre à la fois à fonder « les conditions de légitimité de tout autre discours » mais aussi, à « expliciter les conditions de sa propre constitution » 30. Cette caractéristique implique qu’elle place en son cœur la question des conditions d’exercice de la raison 31. En outre, du fait de son inscription dans un contexte historique que François Dosse tient pour le « moment linguistique » de l’histoire des sciences humaines 32, cette philosophie des années 1960 a pour particularité de choisir une voie d’instauration déterminée par ce contexte : il s’agit en effet d’une reconfiguration radicale de la langue même dans laquelle elle s’écrit et des patrons textuels et discursifs auxquels elle recourt. On comprend dès lors à quel point cette philosophie peut constituer un témoin particulièrement précieux de cette mutation de la raison, qui plus est un objet de haut intérêt pour la stylistique et plus largement, pour toute approche intéressée par la matérialité de cette philosophie : le choix de ses modalités d’instauration implique en effet que se rejoignent thématisation et écriture, représenté et modalités de représentation – distinction précisément remise en cause dans ces textes.

Revenons enfin à la définition de cette « pensée 68 » ou « philosophie du moment des années 1960 ». Elle n’est en effet pas coextensive à la totalité de la production philosophique des années 1960 en France. Comme le rappellent dès l’ouverture de leur ouvrage Luc Ferry et Alain Renaut :

La philosophie française des années 1960 ne se réduit évidemment pas à ce que nous désignons ici comme la « pensée 68 ». Philosophiquement, les années soixante furent aussi marquées, pour ne citer qu’eux, par les ouvrages de P. Ricœur ou ceux d’E. Lévinas [sic], par la façon dont l’enseignement d’un J. Beaufret contribuait à acclimater en France la pensée de Heidegger, par le renouveau d’interrogations épistémologiques (G. Canguilhem, M. Serres et, ultérieurement, J. Bouveresse), ou encore par l’effort que poursuivait R. Aron pour ouvrir la philosophie aux exigences de la critique idéologique et de la théorie politique 33.

Réinscrite dans le panorama plus large de la philosophie qui lui est contemporaine, la « pensée 68 » est définie ensuite par les auteurs comme « une constellation d’œuvres chronologiquement proches de Mai, et, surtout, dont les auteurs se sont reconnu, le plus souvent explicitement, une parenté d’inspiration avec le mouvement 34 ». On a vu plus haut que c’est contre une telle définition et l’affiliation de cette pensée au cadre serré de mai 68 que la catégorie de « philosophie du moment des années 1960 » a été construite par Frédéric Worms 35. Jean-Luc Nancy, dans la note liminaire de L’Oubli de la philosophie, convoque un autre principe de rapprochement de ces « pensées au travail dans notre histoire récente et actuelle 36 » :

[J]e ne prétends pas qu’on puisse réunir en une synthèse anonyme des pensées qui sont toujours aussi de styles singuliers, et que leurs différences, voire leurs différends, font penser. Mais je tiens qu’il y a, dans ce partage des pensées et grâce à lui, quelque chose de commun, qui porte la marque de l’histoire, quelque chose qui est nôtre […] 37.

Ce « partage de pensées » est également mis en évidence par Juan Luis Gastaldi 38, qui, évoquant Discours, Figure, caractérise ce moment philosophique du tournant des années 1970 :

Discours, Figure fait partie de cette série d’ouvrages qui, vers la fin des années 1960 et le début des années 1970, s’inscrivent au sein de la pensée structuraliste pour la dépasser dans un mouvement auquel le nom de « poststructuralisme » ne rend pas tout à fait justice 39. Ce mouvement, dont les traits ne sont pas aisés à définir, tire son unité d’une certaine communauté de problèmes qui le place à l’écart des deux grands courants de la philosophie contemporaine (phénoménologie et philosophie analytique), ainsi que des références convoquées lors de la position et le traitement des problèmes (Nietzsche, Saussure, Freud…). Mais d’autre part, outre la diversité des styles qui le caractérise, il se signale par la multiplicité des terrains où il mène son labeur critique 40.

Dans chacun de ces cas, c’est une communauté discursive, historique, une communauté de références et de « problèmes 41 » qui est envisagée. Nous souhaiterions déplacer le point de vue et montrer qu’à ce « partage de pensée » correspond un partage d’écriture, sans pour autant qu’on tienne cette dernière pour homogène et que l’on escamote les nuances que comportent des œuvres évidemment fort différentes. Car c’est aussi ce qui fait, selon nous, le point commun entre les représentants de cet ensemble de philosophes (qui ne se réduit pas à une seule génération, mais en embrasse plusieurs, de Levinas à Nancy) : une sensibilité particulière à la langue et une foi en son pouvoir de mettre au travail la raison, voire de la reconfigurer, et, à revers, la certitude qu’une telle mutation ne peut se faire en dehors de la langue. Deleuze annonce ainsi et appelle de ses vœux une telle reconfiguration dans la préface de Différence et Répétition :

Le temps approche où il ne sera guère possible d’écrire un livre de philosophie comme on en a fait depuis si longtemps : « Ah ! le vieux style… ». La recherche de nouveaux moyens d’expression philosophiques fut inaugurée par Nietzsche, et doit être aujourd’hui poursuivie en rapport avec le renouvellement de certains autres arts, par exemple le théâtre ou le cinéma 42.

La reconfiguration de l’écriture de la philosophie est donc ici donnée comme programme à poursuivre. Ouvrant ici une perspective sémiotique plus large, Deleuze met en relation cette nécessaire réforme de l’écriture de la philosophie avec d’autres arts. C’est dans une telle perspective que nous souhaitons ainsi nous placer, en envisageant cette mutation de la raison philosophique par l’écriture de la philosophie comme une manifestation d’une mutation plus large des formes sémiotiques du logosComment ce programme a-t-il pu être mis en œuvre ? Quelles en sont les formes linguistiques ? Sont-elles identiques pour tous les représentants de cette philosophie du moment des années 1960 ? Comment de telles déclarations d’intention se situent-elles par rapport à la réalisation matérielle de telles fins ? Quelle conception de la langue, du signe et de leur relation au logos sous-tend une telle volonté de faire jouer et de modifier le logos philosophique ? C’est à ces questions que nous souhaiterions que réponde l’essai qui suit, dont nous allons à présent préciser le cadre épistémologique.

2. Comment lire la philosophie

Un tel projet suppose de déplacer le point de vue jusqu’ici développé tant sur ce corpus que dans le champ des études d’analyse du discours philosophique. En effet, on l’a vu, l’ouvrage assez récent de Patrice Maniglier sur ce corpus témoigne d’une réévaluation soucieuse de se départir de toute dimension polémique. Si l’ouvrage parcourt et quadrille ce moment des années 1960 en en dévoilant les enjeux historiques, politiques, philosophiques et épistémologiques, sa dimension linguistique, pour n’être pas absente, comme en fait foi l’article de François Rastier et Sylvain Loiseau 43, ne constitue pour autant pas le centre de l’investigation. C’est précisément sur ce territoire que nous souhaiterions nous situer. L’approche que nous développons ici s’appuie sur les acquis théoriques et méthodologiques de l’analyse du discours philosophique et de la stylistique historique. Lancée dans les années 1990 par Frédéric Cossutta et Dominique Maingueneau 44, l’analyse du discours philosophique s’est ainsi donné pour objectif d’étudier le discours philosophique à partir des structures linguistiques et discursives qu’il met en œuvre 45. Jusqu’à présent, elle s’est développée en adoptant essentiellement une perspective soit monographique, soit générique ou supra-générique 46, mais elle n’a pas porté sur un moment historique impliquant plusieurs auteurs, comme nous entendons le faire ici. Une telle démarche a en revanche été récemment proposée au sein des sciences du texte dans un territoire voisin de l’analyse de discours : celui d’une stylistique historique renouvelée proposée par Gilles Philippe et Julien Piat 47, qui a pour objet le discours littéraire. À l’instar de ces auteurs, mais en changeant de type de discours (en passant du littéraire au philosophique), et en modifiant l’empan chronologique considéré (nous nous cantonnons ici dans un seul moment historique), nous souhaitons circonscrire l’écriture de ces textes philosophiques du moment des années 1960 dans leur dimension historique, et montrer que ce moment constitue une mutation de l’écriture philosophique, laquelle s’est donné pour fin de modifier les manifestations et conditions du logos.

Pour ce faire, on se fondera sur la conception propre à l’analyse du discours selon laquelle le discours philosophique, en tant que discours constituant 48, s’érige sur (autant qu’il dispose) des cadres discursifs institués au sein du champ philosophique, cadres se manifestant à différents niveaux (génériques, supra-génériques, formels, rhétoriques et énonciatifs entre autres). On donnera à ces cadres le statut de prototypes, en reprenant ici la conception qu’en donne Jean-Michel Adam 49 : de l’ordre de l’interdiscours, ils sont dénués de toute idéalité et fixité, variables selon les époques et les contextes géographiques et théoriques. Pour autant, ces cadres sont propres à un fonctionnement « prototypique » de la raison, normé au regard d’une détermination spatio-temporelle. C’est donc dans une stylistique appuyée sur les acquis et les cadres de l’analyse du discours et de la linguistique textuelle que nous nous inscrivons.

Au sein d’une telle conception, une mutation de la raison ne peut se manifester que comme remise en cause du fonctionnement prototypique des discours philosophiques. Cerner cette mutation de la raison, c’est saisir la façon dont les prototypes régissant le fonctionnement des discours philosophiques antérieurs se trouvent érodés, subvertis ou déplacés, consciemment ou non, par les discours philosophiques.

C’est à ce travail de saisie que nous souhaitons nous livrer, en mesurant dans quelles proportions, de quelle manière et à quel niveau ces prototypes du discours philosophiques se trouvent modifiés. Un tel point de vue nous permettra de mettre en lumière tant des inflexions d’écriture, ou « patrons 50 », communs à tout le corpus ou au moins à une partie de celui-ci, que des modalités de mutation propres à certains auteurs ou à certaines œuvres, que l’on aura soin de remettre en perspective dans le moment historique ou « l’univers doctrinal 51 » dans lesquels ils s’inscrivent. Pour se livrer à ce travail, on recourra à tous les outils offerts par les sciences du texte, et en particulier ceux relatifs à la linguistique énonciative, à la pragmatique et à la rhétorique, cette dernière étant envisagée dans une perspective pragmatique, conformément à celle que développe Marc Bonhomme 52.

Une telle analyse de l’écriture philosophique ne saurait être menée sans une attention portée à la façon dont les philosophes étudiés proposent de concevoir ou reconcevoir la langue elle-même dans un dialogue critique avec la linguistique et la sémiotique (surtout à une époque qui se caractérise par des échanges forts entre les disciplines, notamment la linguistique, la littérature et la philosophie, comme on le verra en particulier dans les deux premiers chapitres de ce livre). Car si la tentative de renouvellement de l’écriture de la philosophie dans ce moment trouve son origine et sa motivation dans la critique du logos, elle s’appuie également sur la critique de la conception structurale de la langue, elle-même tenue pour dépendante de celui-là. L’analyse stylistique sera donc appuyée sur une analyse épistémologique et sémiotique tant de la critique adressée par cette philosophie (notamment par Derrida, Lyotard et Deleuze) à la linguistique structurale, en particulier à la conception saussurienne du signe, que des propositions sémiotiques substitutives faites par ces philosophes. C’est enfin, en-deçà, l’analyse du contexte pragmatique dans lequel furent écrites ces œuvres qu’il importe de mettre à nu. Loin de toute conception structurale du texte, on opte ici pour un point de vue défendu en pragmatique et en analyse de discours, selon lequel les textes sont habités de leurs conditions d’élaboration, lesquelles déterminent leur écriture. Ceci nous permettra de mettre en évidence une de leurs caractéristiques fondamentales : leur polémicité constitutive.

La mise à nu des ressorts de l’écriture philosophique ne peut ainsi se jouer que par ces allers/retours entre l’analyse de la pratique scripturaire et de la théorie de la langue que proposent les auteurs des textes que nous étudions, allers/retours entre analyse pragmatique, sémiotique, épistémologique et stylistique nécessités par l’objet choisi. On défend donc une approche résolument disciplinairement plurielle que l’on pourrait, en suivant ici Edgar Morin 53, qualifier de complexe, en ce qu’elle tente de saisir au plus près ces textes par la multiplicité des niveaux d’analyse qu’elle propose, par leur mise en résonance réciproque.

3. Questions de corpus

On sait à quel point l’établissement d’un corpus, dès lors qu’il n’est pas monographique, est toujours problématique, tant ses contours peuvent varier du fait de mille critères (périodisation plus ou moins large, aire géographique, choix d’auteurs phares, exclusion d’autres)… où l’on finit toujours par retomber sur la subjectivité du chercheur qui l’a édifié. Deux critères nous ont toutefois servi de balises pour le déterminer : d’une part, l’inscription des textes dans le champ institutionnel de la philosophie, d’autre part, l’appartenance de ces textes au programme de reconfiguration du logos par l’écriture dont nous avons rendu compte plus haut.

On l’a dit, cette « philosophie du moment des années 1960 » s’inscrit dans un champ discursif particulier : celui de l’institution philosophique. En conséquence, seront placées au centre de notre étude les œuvres qui s’inscrivent clairement dans ce champ disciplinaire et discursif : davantage celles de Derrida, Deleuze, Lyotard, Nancy que celles de Barthes ou de Foucault, lequel se réclame d’une « pratique historico-philosophique », « ni philosophique, ni historique » 54 (mais faut-il croire les auteurs 55 ? Bruno Clément a ainsi montré avec profondeur à quel point Foucault écrit en philosophe et combien il doit au littéraire 56), de Bourdieu et Edgar Morin (inscrits dans un autre champ discursif, celui de la sociologie), de Julia Kristeva, plutôt sémiologue alors, ou d’Hélène Cixous, plus nettement située dans le champ littéraire. On sent bien entendu tout l’arbitraire de telles assignations, en particulier concernant une époque dont une des tâches fut d’atténuer, voire d’éradiquer ces distinctions au profit de logiques transversales autres, les limites entre philosophie, psychanalyse, critique, sémiotique et littérature étant de ce fait parfois difficiles à tracer.

Afin de tracer toutefois cette ligne de partage, nous nous appuierons tout d’abord sur des critères éditoriaux, suivant en cela les pratiques de l’analyse de discours. Ainsi, éditeur et collection de publication témoignent d’une inscription dans un champ disciplinaire qui constitue le revers institutionnel et sociétal d’une appartenance à un champ théorique. Et même si disciplines et champs théoriques ne se recouvrent sans doute pas tout à fait, il s’agit là d’un critère qui permet une certaine stabilisation, aussi relative soit-elle, de l’objet que l’on se fixe. L’essentiel des textes que nous étudions ici sont publiés soit aux Éditions de Minuit, dans la collection « Critique », soit aux éditions Galilée, dans la collection « La philosophie en effet ». Dans la première sont publiés tous les grands textes de Deleuze, y compris ceux publiés avec Guattari 57, plusieurs livres de Derrida avant qu’il ne publie chez Galilée, dont De la grammatologie et Marges – de la philosophie 58, de Luce Irigaray (Speculum et Ce sexe qui n’en est pas un 59) et de Lyotard 60 – à l’exception toutefois de Discours, Figure 61. C’est par ailleurs dans la collection « La philosophie en effet » de la toute neuve maison d’édition Galilée en ce moment des années 1960 (elle naît en 1971), que l’on trouve la majorité des ouvrages de Derrida 62, plusieurs de Nancy 63 (mais non Le Discours de la syncope, 1. Logodaedalus, édité chez Flammarion en 1976, publié « hors collection » mais rangé dans la page de l’éditeur comme relevant du genre philosophique), ou ceux de Sarah Kofman 64. La collection a tant été marquée par ces philosophes 65 qu’aujourd’hui encore, dans la présentation de cette dernière par la maison d’édition, sur les vingt-sept ouvrages donnés comme les plus populaires, onze sont de Derrida, trois sur ou autour de lui 66, quatre de Nancy, deux de Lyotard et deux de Sarah Kofman 67. C’est dire la force de l’empreinte laissée par ces auteurs sur la collection.

On pourra toutefois objecter à la fois que tous les textes des philosophes que l’on a cités ne sont pas parus chez ces éditeurs, comme on l’a déjà mentionné, et que les textes d’autres auteurs auxquels nous nous intéresserons dans ce livre ne sont pas publiés chez ces éditeurs : c’est le cas par exemple de Levinas et Blanchot 68, dont il sera question dans notre quatrième chapitre.

Notre sélection est liée en effet à un second critère, propre à influer sur le premier puisqu’il constitue en réalité, d’un point de vue chronologique et hiérarchique, le premier : l’appartenance de ces auteurs à un même ensemble qui trouve son unité dans le fait de se fixer pour fin et d’opérer par leur écriture, par leur style, une mutation du logos. Ainsi, la volonté de demeurer dans la rhétorique de la raison raisonnante d’Althusser 69 ou le style faussement transparent de Foucault mériteraient qu’on leur consacre, pour ces raisons-mêmes, une réflexion stylistique. Se dispenser de cette dernière serait retomber a contrario dans l’illusion d’une rhétorique restreinte à ses plus voyantes manifestations, et supposerait de dénier ainsi l’existence de toute autre forme de rhétoricité, en particulier celle d’une certaine rhétorique du peu, précisément à l’œuvre presque au même moment en littérature 70. Pour autant, leur choix d’écriture, par leur nature et ses enjeux, ne concorde pas pleinement avec celui de la constellation d’auteurs auxquels on s’intéresse ici, et qui emblématisent cette écriture philosophique ayant vocation à faire jouer le logos. Ne cherchant pas à rendre compte du moment des années 1960 dans sa totalité et dans toute sa diversité, on ne se penchera donc pas non plus sur les œuvres de Canguilhem, Sartre ou Aron, qui continuent de publier, ou de Bouveresse et Serres, qui commencent à le faire. Pour être contemporains des auteurs étudiés ici, ces penseurs sont tous assez éloignés de la problématique qui nous retient ici. À l’inverse, d’autres, tels Bernard Pautrat, Sarah Kofman ou Jean-Paul Dollé auraient peut-être pu être mobilisés ou étudiés davantage qu’ils ne le sont ici. Notre corpus est donc à tenir pour corpus-laboratoire. Sa valeur emblématique le suppose tout à la fois non limitatif et extensible ; ses lignes de contour sont faites pour être modifiées au gré de son extension à d’autres philosophes ou œuvres non analysés ici, les analyses proposées pouvant être éprouvées sur d’autres auteurs afin de mesurer tant leur efficacité pour rendre compte d’autres œuvres que leurs limites.

Soulignons le caractère circulaire de ce second critère d’élaboration du corpus, qui se donne pour fin de valider par l’argumentation et l’analyse une interprétation dont dès le début le chercheur avait déjà l’intuition (le fait que les auteurs étudiés tentent de reconfigurer le logos par leur style). Nous ne prétendrons donc pas y déroger, et nous glisserons au contraire dans ce cercle herméneutique dont Léo Spitzer souligne qu’il « n’est pas vicieux », en ce qu’il constitue « l’opération fondamentale de toutes les disciplines humanistes » 71, la méthode herméneutique étant fondée sur cette « anticipation ou divination du tout » : s’il nous oblige à assumer le caractère potentiellement arbitraire du corpus, il a ceci de vertueux qu’il mène à nuancer, voire modifier l’intuition première, et à saisir avec finesse et dans le détail ce qu’on ne faisait que pressentir.

Ainsi, on aura pour souci de saisir dans ses inflexions propres chaque œuvre, chaque texte, tant à l’égard de son auteur que de sa date d’écriture. Nous souhaitons ainsi faire nôtre le projet de Patrice Maniglier, en l’appliquant au champ de l’écriture de cette philosophie : « Non pas chercher une caractérisation unique du moment des années 1960, mais restituer la constellation éclatée de sa dynamique 72. » On aura soin de rendre compte de ce moment dans son épaisseur temporelle, et de cerner, à la faveur des saisies opérées dans leurs œuvres, l’infléchissement de l’écriture de ceux qui en changèrent le plus nettement, tels Deleuze, Derrida ou Lyotard au premier chef. Saisir ainsi la diachronie interne de ce moment philosophique nous mènera à partir parfois de sa fin, pour en remonter le cours afin de mieux rendre compte des lignes de fuite de ces écritures, voies d’émancipation des patrons discursifs qui se sont parfois dessinées progressivement et avec une netteté croissante. On verra également que cette mutation du logos philosophique connaît un moment de cristallisation de quelques années, au tournant des années 1970. Cette courte période constitue, au sein du moment des années 1960, une charnière, qui peut paraître exemplaire du moment tout entier et semble en constituer une sorte de point d’acmé ou de radicalisation. Il serait absurde de ne pas mettre en relation ce point d’acmé avec le contexte serré de mai 68, et nous suivrons ici Patrice Maniglier qui déclare que « cette liberté formelle […] n’est sans doute pas sans rapport avec le climat insurrectionnel qui entoure Mai-68, et cette disponibilité aux formes énigmatiques si caractéristique des époques révolutionnaires 73 ». Pour autant, il nous semble important ici de dissocier cette mutation « formelle » de l’événement que fut mai 1968 afin de la réinsérer dans une temporalité plus longue. Ceci permettra en effet de se départir de la posture polémique impliquée par une telle réduction, mais au-delà, de prendre cette polémique pour objet, enfin, de mettre en valeur les réseaux dans lesquels s’inscrivent les écritures de ces philosophies et par lesquels elles se déterminent – ce que l’on pourra d’autant mieux cerner que l’espace chronologique couvert sera plus large.

Enfin, on l’aura compris : ce livre n’est pas un livre de philosophe ni de philosophie ; tout au plus un livre sur la philosophie, où l’on étudie les textes en sémioticienne et stylisticienne. Ainsi, notre corpus n’est pas établi à l’aune du seul contenu doctrinal des œuvres qui le composent, ni de la seule époque dans laquelle il s’inscrit, mais du style que déploient les philosophes dans ces œuvres. C’est depuis ce style, ou ces styles (puisque chaque auteur, chaque œuvre, on le verra, a le sien), que nous mènerons notre investigation.

Ce mot style, objet de nombreuses investigations et redéfinitions depuis le retour de la stylistique dans les années 1990 où il donna lieu à une importante littérature métadisciplinaire 74, nous l’employons ici pour plusieurs raisons : tout d’abord parce que les philosophes qui nous intéressent ici, Derrida, Deleuze et Guattari, Lyotard, mais aussi Irigaray, Nancy, l’emploient – certainement d’ailleurs parce que ce n’est pas un mot de philosophe 75. Nous l’utilisons également parce qu’il rattache sans ambiguïté cet essai à la discipline dont il relève largement, la stylistique. Loin de toute définition binaire qui cantonnerait le style dans le champ d’une forme opposée au fond, nous lui donnons ici une acception large, où il englobe tous les champs de détermination de la matière textuelle, depuis son lexique et ses agencements syntaxiques, sa dimension sémantique, logique, énonciative et pragmatique jusqu’à la relation aux patrons formels et génériques qu’elle construit 76. C’est donc depuis cette matérialité textuelle que nous interrogerons les œuvres philosophiques de notre corpus, en ayant souci de rendre compte des grandes constantes qui le traversent tout autant que de tendre l’oreille à la spécificité de chaque œuvre, chaque texte qui le constitue.

Pour mener à bien notre projet, nous partirons de ce « moment philosophique des années 1960 » et le réinscrirons dans son contexte historique et intellectuel, en précisant notamment sa relation à la linguistique (point fondamental pour comprendre pourquoi et comment le langage se constitue en terrain de travail philosophique), pour mettre à nu ensuite sa nature éminemment polémique. On verra ainsi que cette polémicité régit les relations de cette philosophie à ses détracteurs, mais aussi qu’elle est interne à ces œuvres, qui se constituent toutes contre une certaine idée de la raison. Tenir la langue pour lieu de travail de la raison, comme l’ont fait ces philosophes, c’est aussi penser qu’une certaine raison traditionnelle, la raison de l’institution philosophique (incarnée par la tradition grecque pour Levinas, par une certaine métaphysique pour Derrida ou par la pensée du système pour Deleuze) doit être altérée, modifiée. Se dessine ainsi en creux dans ces textes une figure de raison raisonnante fantasmée. On retracera ainsi les contours de cet imaginaire de Raison ou de Logos, cible centrale de ces œuvres, pour la réinscrire plus largement dans le dispositif pragmatique impliqué par la polémicité de ces œuvres, en précisant les chefs d’accusation qui lui sont adressés, tout en demeurant sensible à la diversité des formes de cette polémicité et également aux degrés qu’elle connaît selon les œuvres et les auteurs.

Dans les chapitres suivants, nous tenterons de mettre à nu cette mise au travail de la raison logique à proprement parler sous ses différents aspects, en confrontant au sein de chacune des perspectives proposées l’écriture de ces textes à la pensée critique qu’ils expriment – ces deux aspects ne pouvant, ici moins que jamais, être séparés. Nous distinguerons ainsi quatre paliers différents, en partant de l’unité lexicale, ou signe, pour parvenir au texte. On commencera donc par rendre compte des différentes positions critiques qu’entretiennent ces philosophies à l’égard de la conception saussurienne du signe pour s’interroger sur leurs conséquences théoriques (quelle conception du signe engagent ces critiques ?) puis pratique (quelle écriture est déterminée par là ?) On s’interrogera en particulier sur l’effet que peut avoir une telle critique sur la définition de la notion philosophique de concept, en décrivant le renouvellement sémiotique dont il est l’objet. Le chapitre 3 réévalue la catégorie de concept par un autre biais, en passant, dans une approche à la fois lexicale et textuelle, par le relais de la métaphore. On cherchera ainsi à rendre compte tant de la conception de la métaphore et du renouvellement théorique dont elle est l’objet – en ayant souci de bien marquer les lignes de partage entre les auteurs impliqués, en particulier Derrida, Lyotard et Ricœur – que de l’écriture philosophique engagée par une telle conception, pour revenir in fine sur la catégorie de concept afin de la réévaluer à l’aune de ce que l’écriture figurale lui apporte et en quoi elle la modifie. Le chapitre suivant s’intéresse au niveau logique supérieur au concept, qui reste toutefois a priori, d’un point de vue syntaxique, encore interne à la phrase : la prédication. On montrera ici la façon dont cette articulation fondant le raisonnement philosophique est altérée, d’abord par le biais de la contradiction (on envisagera le lien de cette dernière à la dialectique hégélienne et au négatif, en s’interrogeant toujours sur la relation entre linguistique et logique), puis par le biais de formes qui, selon nous, prennent le relais de la contradiction pour faire travailler cette prédication : le prédicat multiple, la prédication médiée, l’épanorthose, et un certain emploi de la phrase nominale.

Passant dans le cinquième chapitre à un point de vue plus large encore, nous envisagerons cette fois-ci la façon dont les patrons énonciatifs et textuels philosophiques se trouvent dans nos œuvres repris et subvertis. Ainsi, une certaine pratique de la note et du commentaire chez Derrida, ou de l’insert chez Lyotard opèrent une déhiérarchisation de l’ensemble discursif. On tentera enfin de repenser ce moment historique de mutation des années 1960 à partir de plusieurs modèles que l’on aura soin d’articuler entre eux, dont ceux de plasticité, de crise de la raison, enfin de clitoris entendu comme modèle de différence non binaire.


1. Le sous-titre de cet ouvrage, sous le nom de Deleuze, implique tant Deleuze que Deleuze et Guattari – ce qu’ensuite le livre précise toujours ; il s’intéresse d’ailleurs, en particulier au chapitre 5, à cette configuration si particulière d’écriture à deux (ou quatre) mains.

2. Jacqueline Russ et France FaragoPanorama des idées philosophiques. De Platon aux contemporains [2000], Paris, Colin, 2018.

3. Yves Charles ZarkaLa Philosophie en France aujourd’hui, Paris, PUF, 2015.

4. Alain Finkielkraut, « chronique », L’Arche, n° 560, novembre-décembre 2004, p. 27.

5. Voir le début de la chronique, ibid. : « Je serai toujours reconnaissant à Jacques Derrida pour un texte de L’Écriture et la Différence intitulé “Violence et métaphysique”, consacré à Emmanuel Levinas. Ce texte, écrit dans les années 1960, est d’une subtilité, d’une profondeur, d’une intelligence inouïes et sans doute inégalées. Je crois que le passage de Totalité et infini à Autrement qu’être ou au-delà de l’essence ne se serait pas fait ou n’aurait pas pris la même forme sans l’article à la fois très affectueux et très critique de Derrida. »

6. Yannick Jaffré, « Misère de la déconstruction : Deleuze, Foucault, Derrida, “french theorists” au service du nihilo-mondialisme américain » [en ligne : http://katehon.com/fr/article/misere-de-la-deconstruction-deleuze-foucault-derrida-french-theorists-au-service-du-nihilo (consulté le 5 juillet 2019)].

7. Jean-Emmanuel Ducoin, « Pourquoi Derrida nous parle », L’Humanité, 15 janvier 2005 [en ligne : https://www.humanite.fr/node/320464 (consulté le 7 juillet 2019)].

8. Nicolas Truong, « Quel héritage pour la pensée de 68 ? », Le Monde, publié le 24 juillet 2015 et mis à jour le 02 septembre 2015 [en ligne : https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/02/quel-heritage-pour-la-pensee-de-68_4743321_3232.html].

9. Luc Ferry, Alain RenautLa Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, 1988.

10. Voir François CussetFrench theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003.

11. Frédéric Worms, « Du moment des années 1960 au moment présent : la structure, le vivant », dans La Philosophie en France au xxe siècle, Paris, Gallimard, 2009, p. 457-571.

12Ibid., p. 467.

13Ibid., p. 460. Concernant les ouvrages antérieurs, Frédéric Worms cite en note (ibid., p. 606) Les Structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss, paru en 1945, de même que Le Degré zéro de l’écriture, paru en 1953, la frontière initiale du moment étant donnée par la parution entre 1960 et 1962 de Critique de la raison dialectique de Sartre et La Pensée sauvage de Lévi-Strauss. Et Frédéric Worms de préciser que « les “moments”, tout en faisant rupture d’une manière discontinue qui se signale par des polémiques et des problèmes, débordent cependant les dates apparentes de ces ruptures. C’est d’ailleurs ce dépassement chronologique qui a souvent masqué ces discontinuités théoriques ».

14. Voir chapitre 1 de cet essai.

15. Pierre MachereyHistoires de dinosaures. Faire de la philosophie (1965-1997), Paris, PUF, 1999, p. 202.

16. Ils sont évoqués (Luc Ferry, Alain RenautLa Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporainop. cit., p. 12 pour Deleuze et ibid., p. 14 pour Althusser et Lyotard), sans pour autant qu’ils aient droit à leur chapitre.

17. Voir le chapitre consacré à Derrida, qui se clôt, en un sous-chapitre paraphrasant Verlaine (« Et tout le reste n’est que littérature »), sur une réduction de l’originalité de Derrida à cette seule écriture : « L’heideggerianisme français y a gagné ce que nous avons désigné comme sa seule originalité par rapport à son modèle : avoir tenté une mise en œuvre littéraire de cette pensée de la différance en quoi s’épuise répétitivement son contenu. » (ibid, p. 191)

18Ibid., chapitre 1. « du style de la philosophie des années soixante », p. 37 à 41, où le style est envisagé tout d’abord d’un point de vue de l’écriture mais également dans un sens plus large, « où l’on parle d’un “style de vie” » (p. 37-38). Réduit aux « effets d’écriture les plus évidents », le style stricto sensu est identifié à deux traits : « Le culte du paradoxe et, sinon le refus de la clarté, du moins la revendication insistante de la complexité. » (ibid., p. 38)

19. Nanine Charbonnel, « Métaphore et philosophie moderne », dans Nanine Charbonnel et Georges Kleiber (dir.), La Métaphore entre philosophie et rhétorique, Paris, PUF, 1999, p. 37, souligne que les courants dominants de la philosophie « partagent […] le même rêve de réduire le plus possible le rôle du langage, à défaut de s’en passer ».

20. Voir Jean Maurel, « L’idiome du philosophe », Cahiers philosophiques, n° 89 (« Styles et genres en philosophie »), décembre 2001, p. 9.

21. Voir Jean-Luc NancyLe Discours de la syncope, 1. Logodaedalus, Paris, Flammarion, 1976, p. 26, en note.

22. Voir par exemple Sylvain Loiseau, François Rastier, « Linguistique de corpus philosophique : l’exemple de Deleuze », dans Patrice Maniglier (dir.), Le Moment philosophique des années 1960 en France, Paris, PUF, 2011, p. 74 : « Les théories philosophiques sont inséparables de leur expression linguistique. »

23. Voir par exemple Ferdinand de SaussureCours de linguistique générale, Paris, Payot, 1967 [1916] : « Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue » ; Saussure prolonge ce développement par la célèbre comparaison de la langue à la feuille de papier : « La pensée est le recto et le son le verso ; de même, dans la langue, on ne saurait isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son ; on n’y arriverait que par une abstraction dont le résultat serait de faire de la psychologie pure ou de la phonologie pure. » (op. cit., p. 157) Saussure (la première citation donnée ici) est d’ailleurs cité par Louis Hjelmslev dans ses Prolégomènes à une théorie du langage, trad. Anne-Marie Léonard, Paris, Minuit, 1971, chapitre 13, p. 65-79, qui lui-même, en reprochant à Saussure de « faire précéder la langue par la “substance du contenu” ou par la “substance de l’expression” (chaîne phonique) ou l’inverse, que ce soit dans un ordre temporel ou dans un ordre hiérarchique » (p. 68), pose en ses propres termes cette impossibilité de pensée sans langage, ou l’autonomie de l’un par rapport à l’autre : « Une expression n’est expression que parce qu’elle est l’expression d’un contenu, et un contenu n’est contenu que parce qu’il est contenu d’une expression. Aussi est-il impossible, à moins qu’on les isole artificiellement, qu’il existe un contenu sans expression et une expression sans contenu. » (p. 67) Et plus précisément encore, en réponse à Saussure : « Si nous conservons la terminologie de Saussure, il nous faut alors rendre compte – et précisément d’après ses données – que la substance dépend exclusivement de la forme et qu’on ne peut en aucun sens lui prêter d’existence indépendante. » (ibid., p. 68)

24. Voir par exemple Frédéric WormsLa Philosophie en France au xxe siècleop. cit., ou Jean Maurel, « L’idiome du philosophe », Cahiers philosophiques, n° 89, op. cit.infra.

25. Jacques Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, 1972, p. 66.

26. Voir Frédéric Cossutta, « Les formes en philosophie : le dialogue, étude de son emploi par Descartes et Leibniz », Cahiers philosophiques, n° 89 (« Styles et genres en philosophie »), décembre 2001, p. 66-89, p. 67.

27Ibid. On verra à quel point, dans notre cas, la dimension fortement critique du corpus complexifie sévèrement le travail : étant déjà elle-même réflexive, cette philosophie est d’autant plus apte à imposer un chemin d’analyse conforme à ses intentions (anti-)doxiques.

28. Voir Patrice Maniglier (dir.), Le Moment philosophique des années 1960 en Franceop. cit., p. 11 : « Rarement, en effet, a-t-on assisté à une telle inventivité stylistique dans l’écriture philosophique. »

29. Voir Mathilde Vallespir, « Stylistique littéraire, musique et veille sémiotique », dans Anne-Claire Gignoux (dir.), Musurgia, n° 23 (« Linguistique, rhétorique, stylistique, musique »), 2016, p. 22-23.

30. Voir Frédéric Cossutta, « Les formes en philosophie : le dialogue, étude de son emploi par Descartes et Leibniz », op. cit., p. 69 et Dominique Maingueneau, « Le discours philosophique comme institution discursive », Langages, n° 119, 1995, p. 41.

31. Question particulièrement centrale depuis Kant et le développement de sa philosophie critique, entendue, selon l’article « critique » de Sylvain Auroux (dir.), Les Notions philosophiques. Dictionnaire, Paris, PUF, 1990, 2 vol., p. 518, comme « un examen des conditions de possibilité de la connaissance, et d’une manière générale du pouvoir de la raison, plutôt qu’une critique des connaissances effectivement produites. Elle se situe dès lors à un niveau absolument fondateur, puisque, critiquant la raison elle-même, elle se propose d’assurer par un mouvement réflexif la légitimité de l’activité rationnelle et critique elle-même, c’est-à-dire la légitimité de ses propres jugements ».

32. François DosseHistoire du structuralismeI. Le Champ du signe, 1945-1966, Paris, Librairie générale française, 1995, p. 10, où l’historien souligne que depuis l’après-guerre, le structuralisme a fait de la linguistique la « science pilote » des sciences humaines.

33. Luc Ferry et Alain RenautLa Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporainop. cit., p. 21.

34Ibid., p. 12.

35. Voir aussi la critique que Serge Audier présente d’une telle analyse, et plus largement, de l’ouvrage de Ferry et Renaut dans La Pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008, p. 200-203, et plus largement, p. 200-216.

36. Jean-Luc NancyL’Oubli de la philosophie, Paris, Galilée, 1986, p. 10.

37Ibid.

38. Juan Luis Gastaldi, « L’esthétique au sein des mots : Discours, Figure, ou le renouvellement du projet critique », dans Patrice Maniglier (dir.), Le Moment philosophique des années 1960 en Franceop. cit., chapitre 4, p. 537-556.

39Ibid., p. 537, en note ici (n. 1) : « on compte aussi dans cette série De la grammatologie, de Jacques Derrida, Différence et Répétition, de Gilles Deleuze, et L’Archéologie du savoir, de Michel Foucault, pour ne mentionner que les ouvrages les plus emblématiques ».

40Ibid., p. 537.

41. Voir aussi Patrice Maniglier, Le Moment philosophique des années 1960 en Franceop. cit., introduction, p. 17.

42. Gilles Deleuze, Différence et Répétition, Paris, Minuit, 1968, p. 4.

43. Sylvain Loiseau et François Rastier, « Linguistique de corpus philosophique : l’exemple de Deleuze », dans Patrice Maniglier (dir.), Le Moment philosophique des années 1960 en Franceop. cit.

44. Voir Mathilde Vallespir, « L’Analyse du discours philosophique, entre analyse du discours, herméneutique et déconstruction : cartographie d’un espace plastique et dynamique », Argumentation et Analyse du Discours, 2019, n° 22 [en ligne, 15 avril 2019 (consulté le 25 avril 2019)], http://journals.openedition.org/aad/3163 ; DOI : https://doi.org/10.4000/aad.3163.

45. Voir Frédéric Cossutta, « Pour une analyse du discours philosophique », Langages, n° 119 (« L’Analyse du discours philosophique »), 1995, p. 18, et « Les formes en philosophie : le dialogue », op. cit., p. 3.

46. Les travaux du GRADPhi, cités notamment par Malika Temmar dans « Analyse du discours et philosophie : perspectives croisées », dans Simone Bonnafous et Malika Temmar (dir.), Analyse du discours et sciences humaines et sociales, Paris, Ophrys, 2007, p. 159-166, témoignent de cette double perspective. Ceux de Frédéric Cossutta ou ceux qu’il a dirigés nous semblent dessiner une évolution des objets de ce champ disciplinaire : d’abord surtout monographiques dans les années 1990 (voir Frédéric Cossutta, Descartes et l’argumentation philosophique, Paris, PUF, 1996 ; Frédéric Cossutta (dir.), Lire Bergson : Le possible et le Réel, Librairie du Collège international de philosophie, PUF, 1998 ; Dominique Maingueneau, « Le possible et le Réel de Bergson, un texte mineur ? », dans Lire Bergson : Le possible et le Réel, op. cit., p. 29-48 ; ou Gilles Philippe, « Embrayage énonciatif et théorie de la conscience : à propos de L’Être et le Néant », Langages, n° 119 (« L’Analyse du discours philosophique »), 1995, p. 95-108), ils s’infléchissent vers une perspective plus générique ou typologique (voir Magid Ali Bouacha et Frédéric Cossutta (dir.), La Polémique en philosophie. La polémicité philosophique et ses mises en discours, Dijon, Presses universitaires de Dijon, 1998 ; Frédéric Cossutta, « Les formes en philosophie : le dialogue, étude de son emploi par Descartes et Leibniz », Cahiers philosophiquesop. cit. ; ou Frédéric Cossutta (dir.), Le Dialogue. Introduction à un genre philosophique, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2004).

47. Gilles Philippe, Julien Piat (dir.), La Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon, Paris, Fayard, 2009.

48. Dominique Maingueneau et Frédéric Cossutta« L’analyse des discours constituants »Langages, n° 117, 1995 (« Les Analyses de discours en France »), p. 112-125.

49. Jean-Michel AdamTextes, types et prototypes : Récit, description, argumentation, explication et dialogue [1992], Paris, Colin, 2011.

50. Gilles Philippe, Julien PiatLa Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simonop. cit., p. 37.

51. Frédéric Cossutta, « Les formes en philosophie : le dialogue, étude de son emploi par Descartes et Leibniz », Cahiers philosophiquesop. cit.

52. Marc BonhommePragmatique des figures du discours, Paris, Honoré Champion, 2005.

53. Voir Mathilde Vallespir, « Simplicité et complexité, ou comment penser le simple à la lumière du complexe », dans Sophie Jollin-Bertocchi, Lia Kurts-Woeste, Anne-Marie Paillet-Guth et Claire Stolz (dir.), La Simplicité. Manifestations et enjeux du simple en art, Paris, Honoré Champion, 2017, p. 484-486, où l’on propose de penser la complexité textuelle, et en particulier métaphorique, à partir de la conception de la complexité développée par Edgar Morin.

54. Michel FoucaultQu’est-ce que la critique ?, conférence donnée en 1978 à la Sorbonne devant la Société Française de philosophie, Paris, Vrin, 2015, p. 49.

55. Cette double exclusion relève tant de la provocation que de la stratégie discursive, puisqu’elle permet à Foucault de se dérober ici à toute critique qui se placerait sur le terrain philosophique, dans un contexte où il s’adresse à des philosophes.

56. Bruno Clément, « Foucault et compagnie », Rue Descartes, n° 50 (« L’Écriture des philosophes »), 2005.

57. Voir Gilles Deleuze, Différence et Répétition, Paris, Minuit, 1968 ; Logique du sens, Paris, Minuit, 1969 ; Cinéma 1. L’image-mouvement, Paris, Minuit, 1983 ; Cinéma 2. L’image-temps, Paris, Minuit, 1985 ; Deux régimes de fous, textes et entretiens (1975-1995), Paris, Minuit, 2003. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1. L’anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972 ; Capitalisme et schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980 ; Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991. Tous relèvent de la collection « Critique ».

58. Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967 ; Marges – de la philosophie, Paris, Minuit, 1972 ; et Positions, Paris, Minuit, 1972. En revanche, L’Écriture et la Différence et La Dissémination sont publiés dans la collection « Tel Quel » du Seuil (respectivement en 1967 et 1972), quand Éperons. Les styles de Nietzsche, et La Vérité en peinture sont tous deux publiés chez Flammarion en 1978.

59. Luce IrigaraySpeculum. De l’autre femme, Paris, Minuit, « Critique », 1974 ; et Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, « Critique », 1977.

60. Jean-François Lyotard, Économie libidinale, Paris, Minuit, 1974 et Le Différend, Paris, Minuit, 1983.

61. Id., Discours, Figure, Paris, Klincksieck, 1971. L’ouvrage est paru dans la collection « Esthétique » de la maison d’édition – ce décalage disciplinaire et l’objet du livre, la question de l’image peuvent expliquer qu’il ne soit pas publié dans la collection « Critique » de Minuit.

62. Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, Paris, Galilée, 1983 ; Parages, Paris, Galilée, 1985 ; Psyché. L’invention de l’autre, Paris, Galilée, 1987 ; jusqu’à ses textes plus récents et extérieurs à la période qui nous intéresse : Demeure : Maurice Blanchot, Paris, Galilée, 1998 ; Le Toucher. Jean-Luc Nancy, Galilée, 2000 ; et Fichus. Discours de Francfort, Paris, Galilée, 2002.

63. Notamment Jean-Luc NancyEgo sum, Paris, Galilée, 1979, et L’Oubli de la philosophie, Paris, Galilée, 1986.

64. Sarah KofmanCamera obscura. De l’idéologie, Paris, Galilée, « La philosophie en effet », 1973 ; et Mélancolie de l’art, Paris, Galilée, 1985 (cette fois-ci dans la collection « Débats »).

65. On pourrait même poser ici la question en termes éditoriaux comme a été posée la question du « style Minuit » pour les romanciers qui y sont édités aujourd’hui : voir Michel Bertrand, Karine Germoni et Annick Jauer (dir.), Existe-t-il un style Minuit ?, Aix en Provence, Presses universitaires de Provence, « Textuelles », 2014 ; ou Mathilde BonazziMythologies d’un style. Les Éditions de Minuit, Genève, La Baconnière, 2019. On s’interrogerait ainsi sur le « style Critique » chez Minuit ou sur celui de la collection « La philosophie en effet » chez Galilée.

66. Rodolphe GaschéLe Tain du miroir. Derrida et la philosophie de la réflexion, trad. Marc Froment-Meurice, Paris, Galilée, « La philosophie en effet », 1995 ; et Marie-Louise Mallet (dir.), Le Passage des frontières, autour du travail de Jacques Derrida, Paris, Galilée, « La philosophie en effet », 1994, tous deux sur Jacques Derrida.

67. Voir la page de présentation de la collection par l’éditeur : https://www.babelio.com/editeur/1161/Galilee/6205/La-philosophie-en-effet, consultée le 10 février 2021.

68. Emmanuel LevinasDe l’existence à l’existant [Paris, Fontaine, 1963], Paris, Vrin, 1998 ; Autrement qu’être, ou au-delà de l’essence [La Haye, Martinus Nijhoff, 1974], Paris, Le Livre de Poche, 1990 ; Sur Maurice Blanchot, Montpellier, Fata Morgana, 1975. Pour Maurice Blanchot : L’Espace littéraire [1955], Paris, Gallimard, 1988 ; Thomas l’obscur [1941], Paris, Gallimard, 1989.

69. Écriture dont Pierre Macherey fustige l’inadéquation au contenu qu’elle avait pour fin de véhiculer ; voir Pierre Macherey, Histoires de dinosaures. Faire de la philosophie (1965-1997)op. cit., p. 7 : « [C]e qu’on a appelé le « théoricisme » althussérien tenait principalement à cette raideur de formulation, à cette tentative de fixer simplement avec des mots des expériences intellectuelles qui, en sens exactement inverse, visaient à une libération de la pensée du carcan des idées préconçues. Pour le dire sommairement, il y avait incontestablement contradiction entre la forme et le fond. Mais, si on admet que la contradiction est l’essence même de la réalité, il n’y a pas lieu de s’en étonner outre mesure : que l’ivresse propre à une démarche qui visait à un aggiornamento de la pratique philosophique se soit cognée au mur de la réalité et des mots qui permettent de la nommer était dans l’ordre des choses. Mais c’est aussi la raison pour laquelle ces idées nouvelles que nous croyions entrevoir alors, et qu’il eût fallu trouver les moyens de dire autrement, paraissent en grande partie vidées de leur signification aujourd’hui où il apparaît clairement qu’une telle manière de s’exprimer est devenue définitivement impraticable. »

70. Voir le chapitre consacré à « Roland Barthes et la langue littéraire autour des années 1960 » dans Gilles Philippe et Julien Piat (dir.), La Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simonop. cit., chapitre 13, p. 491-534 ; Julien Piat y rend compte de la notion barthésienne d’« écriture blanche » qui, « abandonnant “l’élégance” et “l’ornementation”, est d’abord une forme négative », définie par Barthes « sur un corpus de trois auteurs : Blanchot, Jean Cayrol et Albert Camus » (ibid., p. 497), auquel est adjoint ensuite Robbe-Grillet (ibid., p. 498).

71. Léo SpitzerÉtudes de style, textes rassemblés et édités par Jean Starobinski, trad. Éliane Kaufholz, Alain Coulon et Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1970, p. 61.

72. Patrice Maniglier (dir.), Le Moment philosophique des années 1960 en Franceop. cit., p. 17.

73Ibid., p. 11.

74. Depuis le recueil dirigé par Pierre Cahné et Georges MoliniéQu’est-ce que le style ?, Paris, PUF, 1994, à Marie-Albane Watine et Ilias Yokaris (dir.), « Style et événement », Cahiers de Narratologie n° 35, 2019 [en ligne : http://journals.openedition.org/narratologie/9404], en passant par les travaux d’Éric Bordas, dont « Style ». Un mot, des discours, Paris, Kimé, 2008, l’épistémologie du style est largement représentée.

75. Voir Mathilde Vallespir, « Peut-on penser un style de la déconstruction ? La question du “style Derrida” », dans Éric Bordas (dir.), Style, langue, société, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2015, p. 239-252.

76. Pour une réflexion et une appréhension plus précise de la notion, voir Mathilde Vallespir, « De la structure à l’agencement : style et contre-cognition », dans Francesca Broggi-Wüthrich, Anne-Cécile Matthey et al. (dir.), Structures. Constructions, déconstructions, reconstructions, Aachen, Shaker Verlag, 2006, p. 125-138, en particulier p. 129, où l’on propose une définition du style comme « objet d’un acte de conscience réflexif reposant au moins sur un acte de perception du texte. Il présuppose ainsi la réception, et donc le récepteur et l’acte de réception, entre autres composantes de l’agencement de réception ; il se distingue de l’objet-texte par sa nature, étant l’objet d’une visée, c’est-à-dire une représentation propre au lecteur ».

La Philosophie hors de soi

Présentation

La philosophie est-elle une discipline ? Sans doute - à condition toutefois de l'éprouver dans ses marges. C'est le pari fait dans une collection qui, pour déplier l'espace philosophique, réfléchit les pratiques de savoir, donne la parole à l'anthropologie ou à l'histoire, interroge la justice et recourt à l'utopie. L'exigence de rationalité va ici de pair avec la volonté d'intervenir dans la réinvention de l'histoire.

« Ce qui, de la philosophie, se dit dans ses écarts »

Sous la direction de Bruno Clément