Presses Universitaires de Vincennes


Temps & Espaces

Science et technique au Moyen Âge
  • Auteur : Collectif
  • Collection : Temps & Espaces
  • Nombre de pages : 444
  • Langues : Française
  • Paru le : 30/03/2017
  • EAN : 9782842925864
  • Caractéristiques
    • Support : Livre broché
    • ISSN : 0993-4367
    • CLIL : 3386 Moyen Age
    • ISBN-10 : 2-84292-586-6
    • ISBN-13 : 978-2-84292-586-4
    • EAN-13 : 9782842925864
    • Format : 137x220mm
    • Poids : 630g
    • Illustrations : Oui
    • Édition : Première édition
    • Paru le : 30/03/2017
    •  
    • Support : PDF
    • ISBN-13 : 978-2-84292-587-1
    • EAN-13 : 9782842925871
    • Taille : 6 Mo
    • Protection : Marquage (water mark)
    • Illustrations : Oui
    • Paru le : 30/03/2017
    •  

Science et technique au Moyen Âge

(XIIe-XVe siècle)

La question de l’articulation entre sciences et techniques est abordée ici pour la première fois par des historiens des sciences et des techniques.

La publication de ce volume vient à propos : aucune synthèse récente n’existe sur le sujet important que constituent les rapports entre science et technique au Moyen Âge ; en outre, ce thème correspond en partie au programme de l’agrégation d’Histoire et du CAPES d’Histoire-Géographie pour les années 2017 et suivantes, qui porte sur « Sciences, techniques, pouvoirs et sociétés » en Europe pour la période XVe-XVIIIe. Cet ouvrage constitue une mise au point sur la fin du Moyen Âge, qui sera très utile, tant pour les spécialistes que pour les enseignants et les étudiants préparant ces concours.

Coordinateur(s) du numéro :
Joël Chandelier |

Catherine Verna |
Nicolas Weill-Parot |
Auteur(s) :
Didier Boisseuil |
Antoine Calvet |
Lluis Cifuentes |
Franck Collard |
Ricardo Cordoba |
Geneviève Dumas |
Piero Falchetta |
Matthieu Husson |
Danielle Jacquart |
Dietrich Lohrmann |
Michael McVaugh |
Marilyn Nicoud |
Nicolas Reveyron |
Aurélien Robert |
Florian Tereygeol

SommaireRésuméExtrait(s)Collection/Abonnement

Mots-clés : Arts | Cartographie | Construction | Médecine | Métaux | Moyen Âge | Pharmacie | Savoirs | Sciences | Techniques

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Sommaire

Introduction
Joël Chandelier, Catherine Verna, Nicolas Weill-Parot

I. Penser le croisement

Guy Beaujouan et l’histoire des relations entre science et technique au Moyen Âge
Danielle Jacquart

Science, art et prudence à la fin du Moyen Âge (XIIIe-XIVe siècle)
Aurélien Robert 

Tensions et transformations dans la classification des sciences et des arts au XVe siècle
Jean-Marc Mandosio

Théorie et pratique de l’hydraulique chez Konrad Grüter, clerc et technicien allemand en Italie (1393-1424)
Dietrich Lohrmann

II. Mise en forme du concret

Le manuel de teinturerie de Joanot Valero (Valence, XVe  siècle). Technique et médecine à l’usage du teinturier
Lluís Cifuentes i Comamala

L'Ymage de vie : un vade mecum pour réaliser la « perfection des imparfaiz »
Geneviève Dumas

L’alliage des métaux précieux en Espagne au Moyen Âge : entre science arithmétique et technique métallurgique
Ricardo Cordoba de la Llave

Techniques de construction et transmission des savoirs. Pour une approche archéologique (archéologie du bâti)
Nicolas Reveyron

III. Représentation et mesure du monde

Construire un instrument astronomique au XIVe siècle : le second équatoire de Jean de Lignières
Matthieu Husson

Bertrand Boysset, un homme et une oeuvre à la croisée de la science et de la technique : bilan historiographique
Pierre Portet

Science et technique de la cartographie et de la navigation en Méditerranée au Moyen Âge
Piero Falchetta

IV. Raison de l’opération médicale

De la practica à la pratique médicale effective à la fin du Moyen Âge
Danielle Jacquart

Pharmacie pratique et théorie médicale à la fin du XIIIe siècle
Michael McVaugh

 Entre discours médical et pratiques alimentaires. Les fruits au Moyen Âge : un alicament avant la lettre ?
Marilyn Nicoud

V. Savoirs et pratiques du vitriol et du mercure

La production de vitriol à la fin du Moyen Âge : l’exemple toscan
Didier Boisseuil

Productions et usages métallurgiques du mercure à la fin du Moyen Âge
Florian Téreygeol

Le mercure dans les écrits vénénologiques, fin XIIIe-fin XVe siècle
Franck Collard

Le mercure dans l'alchimie des XIVe et XVe siècles : La Defloratio philosophorum du pseudo-Arnaud de Villeneuve, un cas exemplaire
Antoine Calvet

 

Index des noms de personnes
Présentation des auteurs

Table des illustrations et tableaux

Résumé

L’intersection entre science et technique est-elle, pour le Moyen Âge, scientifiquement pertinente ? Quels rapports établir entre pensée technique et pensée scientifique, qui sont souvent étudiées indépendamment l’une de l’autre ou, au mieux, selon un modèle historiographique hérité du XIXe siècle faisant de la technique une simple application de la science ?

Ce volume, réunissant les recherches d’historiens des techniques et d'historiens des sciences, d'archéologues et de philosophes, propose un examen attentif des modalités de ce croisement à travers des contextes et des démarches spécifiques. L'ouvrage embrasse le domaine de la médecine et celui de la construction, la production des draps, des métaux, des alliages métalliques et l'alchimie, la mesure des champs et celle du monde, l'élaboration des instruments scientifiques et celle des machines hydrauliques.


Catherine Verna est professeur en histoire médiévale à l’Université Paris 8.
Joël Chandelier est maître de conférences d'histoire médiévale à l’Université Paris 8.
Nicolas Weill-Parot est professeur à l’École Pratique des Hautes Études.

Abstract

Extrait(s)

Introduction

Joël Chandelier,
Catherine Verna,
Nicolas Weill-Parot

Ceux qui osent articuler la science et la technique au Moyen Âge risquent fort de se trouver accusés de succomber au péché d’anachronisme. La portée technique de la science n’est-elle pas une préoccupation récente, puisqu’elle ne remonte même pas à ladite « Révolution scientifique » du xviie siècle, mais trouve plutôt son origine dans la très discutée « Révolution industrielle » du xix? La science médiévale n’est-elle pas pure spéculation ? Qu’elle se pose comme héritière des arts libéraux ou qu’elle se coule, à partir du xiiie siècle, dans la philosophie naturelle aristotélicienne, son regard n’est-il pas tout entier tourné vers la connaissance pure et désintéressée ? Et socialement, quel rapport imaginer entre les litterati de l’université qui jonglent avec des concepts et les illitterati qui usent de leurs mains pour transformer la matière ?

Si le lien entre l’histoire des sciences et celle des techniques est affiché dans nombre de sociétés et d’institutions, il faut reconnaître que bien souvent les croisements entre les deux domaines sont envisagés seulement pour les périodes moderne et, plus encore, contemporaine 1. Les historiens médiévistes des sciences et des techniques ont peu d’occasions de travailler conjointement : les premiers peuvent tendre vers la philosophie, les seconds vers l’archéologie, et l’histoire sociale ne leur offre guère d’objets communs. Si la démarche d’un Guy Beaujouan a beaucoup fait progresser la compréhension de la question à travers le prisme des relations entre théorie et pratique au Moyen Âge étudiées du point de vue de l’histoire des sciences (même s’il déplorait de ne pouvoir tirer des sources écrites un plus grand nombre de témoignages), elle demeure cependant relativement isolée, et peu d’historiens se sont attelés après lui à ce sujet délicat.

La relation de la science et de la technique n’est pas privilégiée par les historiens des sciences en raison des différentes perspectives qu’ils ont adoptées dans leur domaine propre de recherches. N’étant pas au cœur de la préoccupation de la science médiévale, la technique n’est guère abordée dans les études tournées vers l’examen interne des conceptions scientifiques et de leur contexte intellectuel. Ainsi, les études classiques d’Edward Grant sur la physique médiévale, qui ne perdent pourtant pas de vue l’horizon de la science moderne, ne privilégient pas cette question 2. De plus, lorsque la science est envisagée dans son rapport avec une autre discipline, c’est généralement la théologie qui est prise comme point de référence, et ce, au moins depuis Pierre Duhem 3. Quant aux approches sociologiques ou « externalistes » de la science, elles ne sont pas mieux placées pour cerner les rapports entre science et technique, car une telle question exige de pénétrer en profondeur les processus intellectuels à l’œuvre dans l’un et l’autre champs, ce que par définition de telles démarches ne valorisent guère.

Est-ce à dire que la question n’est jamais abordée par aucun historien des sciences ? Ce n’est évidemment pas le cas ; cependant, la technique est souvent envisagée indirectement à travers des problèmes connexes, comme celui de la « science expérimentale ». Depuis les travaux de Lynn Thorndike sur les relations entre cette dernière et la magie, depuis les réflexions de Alister C. Crombie autour de Robert Grosseteste ou les études s’attachant à cerner cette scientia experimentalis théorisée par Roger Bacon, la question de l’expérimentation a donné lieu, de fait, à des analyses précises qui mettent en jeu la relation de la théorie pure avec la maîtrise du monde sensible 4.

Les interrogations des historiens des sciences dans le domaine de la technique proprement dit ont donc souvent été orientées par deux questions symétriques : l’application du savoir scientifique dans le monde technique et inversement l’éventuelle intégration de nouveaux savoirs techniques dans la réflexion scientifique. Si la première de ces deux questions a habité un historien des sciences comme Guy Beaujouan, c’est la seconde qui a été le plus facilement explorée. Mais qu’il s’agisse de l’éventuelle intégration de nouvelles techniques dans les classifications des savoirs, ou des échos possibles de la nouvelle polyphonie du xive siècle dans la théorie musicale pour ne citer que quelques exemples, l’historien doit se montrer prudent : faire la part du savoir livresque hérité d’une tradition et des réelles intégrations de données nouvelles reste toujours délicat 5.

Du côté des techniques, on peut s’interroger sur les choix des historiens des techniques médiévales, ou du moins de ceux qui ont travaillé sur le Moyen Âge car l’histoire des techniques ne suit pas forcément la périodisation traditionnelle du fait du décloisonnement disciplinaire dont elle procède. Malgré l’éclosion de l’histoire des techniques et son affirmation dans le champ historique au cours des années 1930 6, aucun historien des techniques n’a réellement approfondi la question des relations entre science et technique, sans doute parce qu’il y avait à rassembler et consolider des connaissances dans le domaine des techniques anciennes avant de s’aventurer vers la science et ses rapports aux arts. Pourtant, l’intérêt d’un tel sujet, tout comme sa complexité, avaient été clairement pointés par Lucien Febvre dans son éditorial du numéro spécial des Annales de 1935 consacré à l’histoire des techniques, éditorial intitulé « Réflexions sur l’histoire des techniques ». Le rapport entre science et technique au Moyen Âge peut être résumé en deux claires interrogations formulées par Lucien Febvre, qui sont comme deux propositions de recherche dans le contexte de cette introduction programmatique : « Voilà deux aspects distincts, également considérables, du problème des rapports de la science et de la technique. Part de la science dans l’invention technique. Insertion de la technique dans la série des faits scientifiques 7. » Ces interrogations – qui entrent en résonance avec la double question déjà évoquée pour l’histoire des sciences elle-même – n’ont évidemment pas trouvé immédiatement de réponse, tant elles supposaient un considérable travail de recherche ; et en parcourant l’historiographie de l’histoire des techniques à partir des années 1930, on peut rassembler des tentatives, des curiosités partagées mais peu de démarches fermement consolidées 8.

C’est sans doute le cas de l’œuvre de Bertrand Gille. Guy Beaujouan et Bertrand Gille se connaissaient. Tous les deux chartistes et professeurs à l’École pratique des hautes études, ils s’appréciaient. S’ils réfléchissaient l’un et l’autre aux rapports entre science et technique, leurs travaux expriment clairement la diversité de leur démarche née, il nous semble, de la construction de l’histoire des techniques sur un socle pluridisciplinaire (archéologie, bien sûr, mais également ethnologie et anthropologie) au contraire de l’histoire des sciences médiévales. Pourtant, il suffit de rappeler les ouvrages de Bertrand Gille consacrés aux Ingénieurs de la Renaissance ou aux Mécaniciens grecs (son dernier livre) pour saisir en quoi sa recherche se plaît à aborder les techniciens qui, par leurs réalisations et leurs savoirs, établissent un lien entre science et technique 9. Pour sa contribution dans ce domaine à l’histoire du Moyen Âge, il convient de se tourner vers d’autres de ses travaux. Les années 1970 étaient propices aux synthèses. Leur rédaction résultait autant d’une volonté de revendication académique, adressée en particulier aux historiens des sciences, qu’à l’accès à un palier de connaissances disponibles. Cependant, Bertrand Gille, dans la grande fresque d’histoire des techniques qu’il a portée en solitaire, dépasse le modèle courant en organisant les acquis de la recherche autour du concept qu’il avait lui-même élaboré : celui de « système technique ». Ce dernier permet d’approcher les liens entre la technique et la science associées dans un même « système », liens qui font également l’objet d’un chapitre particulier dans le volume. Toutefois, la spécificité du Moyen Âge ne retient pas Bertrand Gille 10. Sa réflexion sur l’innovation technique au Moyen Âge, un thème qui lui tenait à cœur, offre également peu de place aux savoirs théoriques et codifiés, à la circulation et à l’hybridation des savoirs dont l’innovation aurait pu procéder.

De même, les rapports entre science et technique ont modérément suscité l’intérêt de Lynn White Jr. dans ses écrits les plus connus consacrés à l’innovation technique et aux transformations sociales : tout au plus établit-il au cours de ces pages une relation entre « l’apparition de la boussole » et l’impulsion donnée aux « recherches sur le magnétisme » 11. Dans un article à forte audience, où l’historien américain réfléchit aux origines de la crise écologique contemporaine qu’il pense inscrites dans la croissance de l’Occident chrétien, il insiste, certes, sur le développement vigoureux des techniques et de la science occidentales dès le Moyen Âge, mais son propos ne va pas jusqu’à examiner les rapports entre science et technique ; l’historien des techniques a finalement préféré explorer les liens entre religion et techniques médiévales, et faire ponctuellement intervenir la science dans cette confrontation 12. On peut ajouter à ces constatations que, malgré son titre évocateur (On Pre-Modern Technology and Science), le volume que ses élèves et collègues lui ont offert évoque plus qu’il ne traite les rapports entre science et technique, tandis que les dossiers exposés reprennent des cas explorés par Guy Beaujouan (Guido da Vigevano et les « médecins ingénieurs », par exemple) ou correspondent à une chronologie basse, de la seconde moitié du xvie siècle à la Révolution scientifique, sans offrir de dossier inédit pour le Moyen Âge 13.

Il est toutefois possible de trouver une réflexion plus proche de celle de Guy Beaujouan chez les technologues. Cette constatation est étonnante et mérite d’être explicitée. Au-delà, en effet, d’une interrogation sur les liens entre technique et science « institutionnelle », la réflexion engagée plus largement sur les relations entre science et technique médiévales permet de valoriser le savoir des techniques, c’est-à-dire la pensée rationnelle en œuvre dans le geste technique. Il convient ici de rappeler le sens premier de « technologie », terme largement galvaudé aujourd’hui du fait de l’usage du néologisme « technologie » calqué sur le terme anglais « technology ». La notion de technologie, telle qu’élaborée par Johann Beckmann à la fin du xviiie siècle à Göttingen, est une théorie de l’action intentionnelle, toute technique étant définie comme une action finalisée et efficace qui suppose une réflexion rapportée à un objectif, un projet 14. Cette lecture de la technique a été reprise par André-Georges Haudricourt dans son ouvrage intitulé Technologie, science humaine 15. La technologie est un outil contre l’interprétation routinière de la technique : même pour les techniques élémentaires, le geste technique le plus simple repose sur une pensée analogique et systémique – ce qui revient, en fait, à une authentique pensée du concret 16. Les fondements et les objectifs scientifiques des technologues sont, certes, différents de ceux de Guy Beaujouan ; mais les deux ont en commun la volonté de rétablir la part du savoir dans les techniques médiévales.

L’ensemble de ces perspectives permet au présent ouvrage de s’appuyer sur des traditions diverses, mais complémentaires, pour tenter d’explorer les chemins que l’œuvre de Guy Beaujouan a ouverts, ou bien se risquer sur d’autres sentiers encore en friche et associant étroitement les historiens des sciences et les historiens des techniques. Cette rencontre est effectivement au fondement de notre démarche et s’articule autour de trois thèmes qui nous paraissent essentiels.

1. Le geste technique. L’histoire des techniques propose un angle d’approche de la technique comme procédant du savoir médiéval. En suivant la réflexion féconde des technologues, il est possible, en effet, de rendre au geste technique son statut rationnel et de le penser comme un élément essentiel de la science – ce que les historiens des sciences à visée pratique, par exemple la médecine, ont eux aussi depuis longtemps intégré à la compréhension de leur domaine de recherches. Le geste de l’homme de l’art comme celui de l’homme de science entre dans la constitution d’une pensée rationnelle. L’étude des contacts entre science et technique suppose donc la prise en considération de ces multiples cheminements : de la pensée au geste, du geste à la pensée, mais aussi de la pensée qu’implique le geste jusqu’à la pensée qui entend appréhender ce geste. Le problème réside, bien évidemment, dans la façon de reconstituer des savoirs techniques le plus couramment tacites c’est-à-dire, comme les avait définis Michael Polanyi, des savoirs non écrits qui se transmettent par la parole mais surtout par le geste, par la personne physique qui les a comme incorporés 17. La prise en compte des savoirs tacites est donc fondamentale pour qui souhaite étudier les techniques médiévales et les ignorer aboutirait à une grave cécité scientifique, en rejetant arbitrairement la technique sans écrits hors du domaine du savoir et donc sans relation possible avec la science. Cependant, comment opérer pour retrouver ces savoirs tacites, les reconstituer quand ils n’ont pas été codifiés, même tardivement, en particulier au cours de la Renaissance ? Si l’écrit fait défaut, il faut ouvrir d’autres chemins et expérimenter d’autres procédures scientifiques. Questionner la matière comme s’applique à le faire aujourd’hui l’archéométrie est une voie enrichissante quand elle est suivie en commun par les historiens des textes, les archéologues et les archéométres. Elle permet de lire dans la matière élaborée les opérations et les gestes techniques qui correspondent à des choix réitérés et rationnels – en un mot, à des savoirs techniques 18. Une autre voie part de textes souvent peu diserts qui sont lus à la lumière d’autres disciplines. C’est ainsi qu’a été comprise la production d’acier par fragmentation ; le texte (une ordonnance des métiers des rasoriers de Toulouse) répétitif et peu précis a révélé tout son sens technique à partir d’une reconstitution des pratiques traditionnelles des métallurgistes japonais, pratiques toujours vivantes et enregistrées par les ethnologues 19.

2. La scolastique, ses limites et ses contraintes. Du côté de la science, la scolastique n’a pas bonne presse dans l’opinion commune : on l’accuse d’avoir égaré les savants dans de purs raisonnements sophistiques et stériles, sans ancrage dans la pratique. Pourtant, la richesse des apports de la logique médiévale, de ses raisonnements « selon l’imagination », sa capacité à élaborer des solutions rationnelles pour les questions les plus complexes sont des acquis des recherches plus ou moins récentes des historiens de la philosophie et des sciences. L’apport de la scolastique théologique, philosophique et scientifique à la raison est aujourd’hui largement démontré, et il n’est plus guère possible non plus de mettre en avant un carcan qui aurait emprisonné les penseurs en les privant de toute marge de manœuvre intellectuelle. Plus qu’une prison intellectuelle, le cadre constitué par les autorités est davantage un modèle de référence, avec lequel les maîtres universitaires ont pu jouer presque à leur guise 20. Reste cependant l’accusation portant sur l’absence d’efficience pratique et, ce faisant, technique, de la science scolastique. Ce grief, même Guy Beaujouan le formulait plus ou moins explicitement. Les innovations scientifiques qu’il mettait en évidence dans les années 1260 n’avaient-elles pas été effectuées sinon en marge, du moins à côté de l’institution universitaire 21 ? S’il se montrait prudent sur ce point, il avait exprimé à plusieurs reprises une certaine distance vis-à-vis de la scolastique perçue parfois comme éloignant l’homme du Moyen Âge de l’efficience pratique. S’il ne s’agit pas pour nous de faire de la philosophie et de la science scolastiques des disciplines orientées prioritairement vers des réalisations techniques, quatre observations amènent néanmoins à nuancer le constat apparent d’une coupure totale entre science scolastique et technique. En premier lieu, la pensée scolastique a bel et bien abordé la question de la technique, sans manifester nécessairement une forme de mépris à son égard – cet intérêt n’étant pas limité aux rêves techniques d’un Roger Bacon, promoteur d’une scientia experimentalis entendant rompre avec le savoir universitaire. En second lieu, la science scolastique est fréquemment sollicitée par des défis venant du monde de la pratique : que l’on pense, par exemple, à l’argumentation autour de l’horreur du vide née de dispositifs comme la chantepleure (certes transmis de manière livresque). En troisième lieu, il arrive qu’un maître, aguerri à la pensée scolastique, soit aussi un homme versé dans des techniques très concrètes, comme c’est le cas de certains spécialistes de disciplines a priori fort abstraites mais faisant preuve d’un intérêt très sensible pour les pratiques techniques, comme un Albert le Grand. Enfin, certaines sciences relèvent d’un double statut : entre ars et scientia. C’est le cas de la médecine, discipline pour laquelle l’ensemble des auteurs scolastiques sont également des praticiens, passant sans solution de continuité de discussions théoriques sur la physiologie à l’application de soins effectifs à des patients – soins que nous donnent notamment à voir leurs consilia, ces consultations mises par écrit dont les premiers exemples datent de l’Italie du tournant des xiiie et xive siècles, avec les figures de Taddeo Alderotti (m. 1295) ou Gentile da Foligno (m. 1348), par ailleurs auteurs de longs commentaires scolastiques.

3. La question des sources. Reste la question des sources. Il n’existe évidemment guère de sources spécifiques où se lirait le lien entre science et technique médiévales. Poser la question de la technique risque d’exposer le chercheur en histoire des sciences à privilégier des exemples célèbres mais isolés, comme celui de Pierre de Maricourt et de ses boussoles. Or ces exemples, Guy Beaujouan en a souligné à la fois l’importance et la relative marginalité par rapport à la science universitaire, c’est-à-dire par rapport à ce que Thomas Kuhn aurait appelé la « science normale », le déploiement du travail scientifique ordinaire dans un cadre donné 22. Toutefois, au sein des textes livrés par cette « science normale », certaines questions et certains genres offrent davantage que d’autres.

La base du travail intellectuel de l’université demeure la leçon (lectio), c’est-à-dire le commentaire (sous forme de paraphrase, de gloses, de commentaires linéaires ou de questions) des textes faisant autorité. Cette pratique, commune à toutes les disciplines universitaires, se retrouve pour les savoirs scientifiques comme la philosophie naturelle (que l’on pense aux commentaires sur la Physique) ou la médecine (les commentaires aux ouvrages de Galien ou d’Avicenne). Ces commentaires deviennent cependant parfois sélectifs et des traités spécifiques sur tel ou tel sujet se sont aussi développés dans ce cadre. Ce travail scientifique, qui forme le cœur de la « science normale », est a priori le corpus le plus éloigné d’une pratique. Les interférences avec le monde de la technique doivent être guettées avec d’autant plus d’attention. La philosophie naturelle est, par essence, avare de liens avec la pratique, et les allusions à des techniques y sont le plus souvent incidentes. Par exemple, les expériences et les boussoles présentées dans la Lettre sur l’aimant de Pierre de Maricourt trouvent peu d’échos dans les discussions autour de l’attraction magnétique dans les commentaires à la Physique et, dans l’un des commentaires parisiens de la fin du xiiie siècle, l’allusion à la technique des marins consistant à frotter le fer avec l’aimant pour renforcer son attraction est une élaboration confuse à partir de deux références livresques (Alexandre Neckam et Pierre de Maricourt) 23.

Cependant, ces sources souvent issues de l’enseignement universitaire sont loin d’être les seules à rendre compte de l’activité scientifique des savants du Moyen Âge. D’autres entretiennent un rapport plus étroit avec la pratique concrète : en médecine, on a déjà évoqué les consilia et autres récits de cas, mais on peut citer également la masse imposante de la littérature pharmacologique qui connaît un succès continu pendant toute la période, et y ajouter l’exemple de l’astronomie, avec la réalisation de tables toujours plus précises ou les écrits autour des instruments de calculs astronomiques et des horloges planétaires étudiés notamment par Emmanuel Poulle 24. Cependant, l’intérêt de toutes ces sources à visée pratique est ailleurs : il provient ici du fait qu’elles ne sont pas considérées comme étant en opposition avec un savoir théorique, mais bien comme le prolongement naturel de celui-ci, tout en étant souvent rédigées par les mêmes auteurs.

En histoire des techniques, les avancées de la recherche reposent sur une pluralité de sources et sur leur combinaison. Les traités viennent spontanément à l’esprit. Très présents dans la littérature technique des Temps modernes, ils ne sont pas absents au Moyen Âge, mais leur rédaction intéresse davantage les xive et xve siècles, sinon les années 1550. La plupart d’entre eux, contrairement à ce qui a pu être parfois écrit, sont rarement des vecteurs didactiques propres à diffuser les connaissances techniques dans le milieu des hommes de la pratique. Si des traités rédigés au cours du xvie siècle ont été, en effet, le support d’une circulation des connaissances et se présentent souvent comme une synthèse des savoirs techniques en œuvre à la période médiévale, ils sont souvent offerts au prince et mis à la disposition des lettrés, en particulier des ingénieurs de la Renaissance et des humanistes. Le De re metallica d’Agricola en constitue un bon exemple, lui qui ordonne de façon raisonnée, images à l’appui et en latin la pratique minière pour l’ériger en art 25. Pourtant, ces catégories de traités n’épuisent pas le genre dont ils procèdent. Les traités de monnayage sont un parfait contre-exemple des cas précédents, puisqu’au xve siècle certains peuvent être rédigés pour l’usage des essayeurs des hôtels des monnaies qui représentent, il est vrai, la fine fleur des techniciens, maîtrisant tant les procédés métallurgiques établis à partir de petites quantités (pesée, fusion et alliage) que d’autres compétences, relevant par exemple des arithmétiques 26. Des hommes de terrain ont vécu aussi la plume à la main dans des situations différentes et des domaines de compétences très contrastés. Dans celui de l’agronomie, il suffira de rappeler que les intendants des grands domaines anglais rassemblent parfois dès le xiiie siècle, comme le très célèbre Walter of Henley, leurs réflexions techniques dans des traités qui incluent également leurs conseils sur ce qui relèverait aujourd’hui des techniques de gestion : conduite d’une exploitation, contrôle de la comptabilité, examen et calcul des coûts salariaux, mesure et prévision du profit 27 ; dans un autre espace de travail et, également, à une autre échelle de connaissances, certains traités, parfois proches dans leur forme comme dans leur organisation des livres de raisons, rassemblent des condensés de savoirs qu’un homme s’est appropriés ou qu’il souhaite pouvoir conserver en mémoire pour accomplir son métier. C’est le cas d’un des traités présentés dans cet ouvrage, celui de Joanot Valero. Sans doute, cette forme intime du traité technique trouve-t-elle son origine dans le carnet à dessins de Villard de Honnecourt, au xiiie siècle. Pour clore cette rapide présentation, mentionnons la figure de l’arpenteur Bertrand Boysset qui, tout au long de sa vie, s’est appliqué à la rédaction de ses deux traités intitulés La siensa de destrar et La siensa d’atermenar dans le but exemplaire de hisser sa pratique quotidienne au niveau d’une scientia, aboutissant par l’écrit et le dessin à la formalisation de savoirs demeurés jusque-là tacites : une forme précoce de la réduction en art 28.

Tous les actes de la pratique, en particulier les actes notariés et les comptabilités, sont propices à une interrogation sur les techniques et leur rapport au savoir. Cependant, aucune de ces sources n’a pour objectif de les exposer. C’est donc l’historien qui doit, à partir des mots, reconstituer les choses 29. L’enquête philologique, qui peut aboutir à des lexiques techniques (et parfois à la découverte d’hapax) permet de reconstituer des ateliers, des filières, en particulier quand cette enquête s’inscrit dans un territoire technique où démarches archéologique et archéométrique concourent à la résolution de l’enquête sur les mots 30. Il faudrait y ajouter, sans aucun doute, une solide enquête iconographique qui est parfois réalisable. La démarche scientifique est longue ; elle peut cependant aboutir, comme en témoignent les résultats récents dans le domaine des techniques textiles et métallurgiques 31. Dans celui de l’architecture, nous ne pouvons laisser dans l’ombre ce que les édifices livrent au chercheur : tâtonnements techniques et hésitations, résolutions de problèmes, choix de procédures techniques innovantes ou non. La pierre, la brique, le bois, le fer et le verre restituent, encore une fois à la croisée de l’histoire, de l’archéologie et de l’archéométrie, ce dont de trop rares procès-verbaux d’expertise rendent compte : la construction d’un savoir qui s’élabore et se transmet au fil de la construction, dans le temps de l’action, et se lit in situ 32.

S’interroger sur les rencontres entre science et technique au Moyen Âge n’est donc pas se complaire dans une thématique tapageuse aux allures modernes ou dans une mode intéressée, c’est revenir à des types de problèmes dont les hommes du Moyen Âge, savants ou artisans, avaient eux-mêmes pleinement conscience, ainsi que l’a fait Guy Beaujouan tout au long de son œuvre (Danielle Jacquart). Du reste, la conscience des problèmes que pose la rencontre entre les deux domaines s’exprime nettement chez les auteurs étudiés par Aurélien Robert et Jean-Marc Mandosio dans la première partie de l’ouvrage ; ceux-ci s’efforcent, en effet, de penser le lien et les croisements entre les arts mécaniques et les sciences, montrant à la fois les difficultés rencontrées, mais aussi les tentatives de réponses, qui sont loin d’être toujours stables dans le temps et produisent des débats parfois intenses. Ici, c’est la définition même de ce que sont la technique et la science, ainsi que l’intervention d’autres notions comme celle de prudence, qui structurent les modes de pensées des savants anciens.

L’analyse peut alors s’attarder sur les mises en forme de la science et de la technique médiévales, en particulier lorsque les deux se conjuguent pour « penser le concret ». Il n’est pas question, bien évidemment, de revenir sur l’abondante littérature dédiée aux traités, ni sur les réflexions stimulantes consacrées récemment à la « réduction en art » mais plutôt, à partir de cas spécifiques, de dossiers de sources inédites ou méconnues, d’élargir les typologies traditionnelles et de proposer d’autres perspectives. Avec le dossier consacré à Konrad Gruter (Dietrich Lohrmann), nous plongeons dans le milieu des hydrauliciens du xve siècle à partir d’un traité où image et texte sont associés et offerts au prince. Comme nous l’avons énoncé précédemment, le cas deviendra courant à partir du xvie siècle ; il est ici précoce et d’autant plus intéressant que le technicien est allemand et que ses terrains sont italiens. L’homme témoigne de ses expérimentations, qu’il confronte au socle de ses connaissances en physique, et c’est cette tension entre un cadre de pensée aristotélicien et sa pratique qui donne une force particulière à son traité. Les questions du transfert des connaissances et de la nature de l’écrit sont également interrogées par Geneviève Dumas autour du texte demeuré anonyme de l’Ymage de vie. Il s’agit d’un exemple rare dans le domaine du secret qu’est l’alchimie, et que l’auteur interprète comme un manuel de laboratoire. Plus classique, le cas des hôtels des monnaies à la fin du Moyen Âge (Ricardo Cordoba) offre un terrain quasi paradigmatique du croisement des compétences et des savoirs dans le domaine exigeant des alliages métalliques. Cependant, dans tous ces cas, l’historien demeure sur le terrain de l’exceptionnel, qui de façon paradoxale lui est plus facile d’accès. Il est encore loin des plus communs des praticiens et de leurs compétences et savoirs. Le pas est franchi avec le traité de Joanot Valero (Lluís Cifuentes i Comamala). Le manuel est celui d’un teinturier de Valence qui, par l’écrit, a souhaité rassembler et mémoriser des connaissances sur sa pratique courante (techniques de teinture, bien sûr, mais aussi conseils de médecine domestique et professionnelle) et, par le soin apporté à sa réalisation, leur donner la forme d’un traité que l’on consulte et enrichit régulièrement. Le dernier dossier illustre l’expression de la réflexion technique dans la matière, celle des chantiers de construction gothique. Il est certain que ces espaces de travail rassemblent la fine fleur des professionnels et il faut craindre pour l’historien qu’il n’explore, une nouvelle fois, des cas exceptionnels. Mais la démarche de Nicolas Reyveron nous ancre, tout au contraire, dans la pratique commune et ses contraintes ; c’est-à-dire dans la matière, celle qui résulte du travail, des débats et des choix techniques qui ont dû être faits tout au long de l’élévation de la cathédrale de Lyon. Ici, les savoirs tacites et leur élaboration se lisent dans la pierre.

D’un autre point de vue, la question de la méthode de représentation renvoie à de possibles connexions entre science et technique. Car la manière d’appréhender le monde implique une démarche propre, qui peut évoluer dans un spectre très large allant de la simple description des phénomènes jusqu’à la mise en chiffres du sensible. L’astronomie est, évidemment, de ce point de vue éclairante : héritière d’une longue tradition de mesures, elle continue à se renouveler à travers des instruments nouveaux, comme le second équatoire de Jean de Lignières (Matthieu Husson). Le cas de Bertand Boysset, arpenteur, chroniqueur et poète, est tout aussi significatif puisque l’homme de terrain mais également de l’écrit sait que le recours à la rédaction, en ordonnant une pratique (l’arpentage), fait émerger une siensa (Pierre Portet) ; et, de la même manière, la mise en carte de l’espace méditerranéen, au confluent de traditions anciennes (les mappemondes médiévales), savantes (la géographie ptoléméenne) et pratiques (l’expérience de la navigation, notamment italienne), produit un savoir nouveau à visée plus globalisante (Piero Falchetta).

Ces différentes approches ayant été éprouvées, il semble alors possible d’aborder de manière globale les problèmes des rapports entre science et technique. Pour cela, deux méthodes se distinguent. La première consiste à partir d’une discipline précise, bien déterminée non seulement à notre époque mais aussi à l’époque médiévale, et qui se place par sa nature même à la limite entre scientia et ars. Le choix de la médecine est, bien sûr, le plus évident. Il permet de s’interroger sur le lien entre ce que les médecins appellent « practica » (à savoir, une branche de la médecine qui peut s’écrire et s’enseigner) et la pratique effective, l’action manuelle du soignant (Danielle Jacquart). Le même problème se pose à propos de la pharmacologie : comment cette science, qui vise à encadrer la production de médicaments composés au travers de modèles savants, et en particulier mathématiques, supposés infaillibles, peut-elle s’accorder avec le lent et patient travail de l’apothicaire ou du praticien qui intervient sur les substances par des opérations concrètes de broyage, cuisson ou infusion, et dont l’effet est bien réel aux yeux des auteurs (Michael McVaugh) ? Dans la même lignée, la place des fruits, considérés à la fois comme des médicaments et comme des aliments, semble remettre en cause la nette distinction entre théorie et pratique ; ou, plutôt, au sein de la théorie, leur statut particulier paraît bouleverser la hiérarchie des causes et les classifications héritées des traditions savantes (Marilyn Nicoud).

La seconde approche consiste, quant à elle, à choisir un objet précis pouvant appartenir à différentes traditions. Le choix s’est ici porté sur des substances aux propriétés exceptionnelles, bien connues des auteurs et praticiens anciens : le vitriol et le mercure. La question du vitriol fait intervenir des techniciens (leurs procédés et leurs mises en œuvre) mais également des investisseurs, ces notabilités urbaines qui obtiennent des concessions et assurent les financements de l’extraction, et des auteurs-techniciens qui, au milieu du xvie siècle, produisent les premières synthèses décrivant les processus – en particulier Vannoccio Biringuccio et son De la Pirotechnia en 1540 (Didier Boisseuil). Quant au mercure, il est utilisé autant en métallurgie et en médecine qu’en alchimie. Dans le premier cas, la présentation des modes de production du mercure au Moyen Âge permet d’interroger ses usages métallurgiques et l’irruption de l’innovation qu’est l’amalgamation, quand l’Europe médiévale s’ouvre au Nouveau Monde (Florian Téreygeol) ; dans le second, c’est l’usage du mercure en médecine, où il est considéré à la fois comme un possible traitement et comme un véritable poison, qui montre les inflexions que les applications concrètes font subir aux cadres scientifiques traditionnels (Franck Collard) ; enfin, dans le cas de l’alchimie, le mercure est au contraire un élément essentiel, au fondement de la discipline et dont les propriétés font l’objet d’une réflexion tout à la fois symbolique et concrète (Antoine Calvet).

Ces différentes approches abordent ainsi de manière différenciée un même objet par définition difficilement saisissable : les relations entre deux domaines que les traditions historiographiques, comme parfois les sources elles-mêmes, ont eu tendance à distinguer nettement. En somme, sans prétendre couvrir tous les domaines où pourraient s’entrecroiser la science et la technique à la fin du Moyen Âge, le présent ouvrage entend mettre en évidence, à travers une série d’objets significatifs, les diverses manières de comprendre ce croisement, en manifestant aussi les points de rencontre possibles entre les démarches des historiens des techniques et les approches des historiens des sciences. Car, bien souvent, c’est l’ignorance réciproque qui a contribué à construire une barrière étanche entre les deux domaines. Pour la dépasser, un travail collectif est nécessaire, car lui seul permet de mettre en relation des sources très variées (archéologie, sources documentaires, traités scolastiques…) qui, individuellement, ne nous renseignent que sur l’un ou l’autre des aspects des sciences et techniques médiévales, mais qui, toutes ensemble, jettent un éclairage nouveau sur des liens beaucoup plus profonds qu’il n’a souvent été imaginé. De cette manière, nous espérons prolonger la voie tracée et souhaitée par Guy Beaujouan : c’est-à-dire ne pas s’arrêter aux présupposés traditionnels de l’historiographie et chercher, sans relâche, les traces de rapports quotidiens entre science et technique, dont les témoignages exceptionnels et bien connus ne constituent que la partie la plus visible.


1. En France, le Comité national français d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, la Société française d’histoire des sciences et des techniques ou encore la section 72 du Conseil national des universités intitulée « Épistémologie, histoire des sciences et des techniques ».

2. Voir par exemple son introduction rédigée pour des étudiants : Edward Grant [Physical Science in the Middle Ages, New York, Wiley, 1971 ; 2e éd. Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1977], La Physique au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), 1995.

3. Outre Pierre Duhem, Le Système du monde : histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic, 10 vol., Paris, Hermann, 1913-1959, on peut penser à Amos Funkenstein [Theology and the Scientific Imagination from the Late Middle ages to the xviith Century, Princeton, Princeton University Press, 1986], Théologie et imagination scientifique du Moyen Âge au xviie siècle, trad. Jean-Pierre Rotschild, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), 1995, ou encore à Edward Grant, God and Reason in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

4. Lynn Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, 8 vol., New York, Columbia University Press, 1923-1958 ; Alistair Cameron Crombie, Robert Grosseteste and the Origins of Experimental Science 1100-1700, Oxford, Clarendon Press, 1953 ; Jeremiah Hackett (dir.), Roger Bacon and the Sciences, Leyde, Brill, 1997.

5. Voir par exemple Franco Alessio, « La filosofia e le artes mechanicæ nel secolo xii », Studi medievali, 3e série, vol. VI, 1965, p. 71-161 ; Matthieu Husson, « L’écho des faits. Quelques remarques sur la prise en compte de la réalité sensible dans des textes optiques, astronomiques et musicaux du début du xive siècle », Médiévales, n° 58, 2010, p. 113-128.

6. En 1935, les Annales consacraient un numéro spécial à l’histoire des techniques (t. 7, n° 35) qui s’ouvrait par les phrases devenues célèbres de Lucien Febvre : « Techniques : un de ces nombreux mots dont l’histoire n’est pas faite. Histoire des techniques : une de ces nombreuses disciplines qui sont tout entière à créer - ou presque. »

7. Lucien Febvre, « Réflexions sur l’histoire des techniques », Annales d’histoire économique et sociale, 1935, p. 532.

8. Cette difficulté à articuler les problématiques de l’histoire des techniques et de l’histoire des sciences transparaît encore récemment dans le second volume consacré à la science médiévale de la récente Cambridge History of Science dont le dernier chapitre intitulé « Technology and Science », a été rédigé par l’historien des techniques George Ovitt, « Technology and Science », dans David C. Lindberg et Michael H. Shank (dir.), Cambridge History of Science, vol. 2, Medieval Science, New York, Cambridge University Press, 2013, p. 630-644.

9. Bertrand Gille, Les Ingénieurs de la Renaissance, Paris, Hermann, 1964 et Id., Les Mécaniciens grecs. La naissance de la technologie, Paris, Seuil, 1980.

10. Id., Histoire des techniques. Technique et civilisations, technique et sciences, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1978.

11. Lynn White Jr., Technologie médiévale et transformations sociales, Paris/La Haye, Mouton, 1969 (traduction de son ouvrage paru en 1962).

12. Id., « The Historical Roots of Our Ecologic Crisis », Science, New Series, vol. 155, 1967, p. 1203-1207 ; Id., Medieval Religion and Technology : collected essays, Berkeley, University of California Press, 1978.

13. Bert S. Hall et Selno C. West (dir.), On Pre-Modern Technology and Science. A volume of Studies in honor of Lynn White Jr., Los Angeles, Center for Medieval and Renaissance Studies/University of California, 1976.

14. Johann Beckmann, Anleitung zur Technologie, Göttingen, Verlag der Vandenhoeckschen Buchhandlung, 1787 ; Jan Sebestik et Jacques Guillerme, « Les commencements de la technologie », Thalès, t. XII, 1966 (1968). Article réédité dans Documents pour l’histoire des techniques, nouvelle série, n° 14, 2007.

15. André-Georges Haudricourt, « La technologie science humaine », La Pensée, 1964 ; réédité dans André-Georges Haudricourt, La Technologie sciences humaine. Recherches d’histoire et d’ethnologie des techniques, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1987, p. 37-46.

16. Noël Barbe et Jean-François Bert, Penser le concert : André Leroi-Gourhan, André-Georges Haudricourt, Charles Parain, Paris, Créaphis, 2011.

17. Michael Polanyi, The Tacit Dimension, New York, Doubleday - Anchor Books, 1967 ; sur la circulation des techniques anciennes et leurs modalités, Liliane Hilaire Pérez et Catherine Verna, « Dissemination of Technical Knowledge in the Middle Ages and the Early Modern Era. New Approaches and Methodological Issues », Technology and Culture (John Hopkins University Press, EU), 2006, vol. 47, p. 537-563.

18. Philippe Dillmann, Liliane Pérez et Catherine Verna, « Les aciers avant Bessemer », dans Philippe Dillmann, Liliane Pérez et Catherine Verna (dir.), L’Acier en Europe avant Bessemer, Toulouse, CNRS/Université Toulouse-le-Mirail, « Méridiennes », 2011, p. 7-69.

19. Catherine Verna, Le Temps des moulines. Fer, technique et société dans les Pyrénées centrales (xiiie-xvie

Temps & Espaces

Présentation

Refusant de séparer les domaines de l'historien, du sociologue et du géographe, cette collection entend confronter leurs approches sur des questions spécifiques dans des lieux et en des temps très différents : de la Mésopotamie au Valenciennois, par la gestion patrimoniale de la famille ou dans les pas d'une archéologie africaine, on interroge ainsi les sociabilités qui se sont frayé une voie longue à travers des formes complexes de détermination.

« Territoires et temporalités »

Sous la direction de Jean-Pierre Duteil